Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/153

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riode manufacturière lui fournissent de riches matériaux pour la division du travail dans la société. Ce n’est pas ici le lieu de montrer comment cette division infesta non seulement la sphère économique mais encore toutes les autres sphères sociales, introduisant partout ce développement des spécialités, ce morcellement de l’homme qui arracha au maître d’Adam Smith, à A. Ferguson, ce cri : « Nous sommes des nations entières d’ilotes et nous n’avons plus de citoyens libres[1]. »

Malgré les nombreuses analogies et les rapports qui existent entre la division du travail dans la société et la division du travail dans l’atelier, il y a cependant entre elles une différence non pas de degré mais d’essence. L’analogie apparaît incontestablement de la manière la plus frappante là où un lien intime entrelace diverses branches d’industrie. L’éleveur de bétail par exemple produit des peaux; le tanneur les transforme en cuir ; le cordonnier du cuir fait des bottes. Chacun fournit ici un produit gradué et la forme dernière et définitive est le produit collectif de leurs travaux spéciaux. Joignons à cela les diverses branches de travail qui fournissent des instruments, etc., à l’éleveur de bétail, au tanneur et au cordonnier. On peut facilement se figurer avec Adam Smith que cette division sociale du travail ne se distingue de la division manufacturière que subjectivement, c’est‑à‑dire que l’observateur voit ici d’un coup d’œil les différents travaux partiels à la fois, tandis que là leur dispersion sur un vaste espace et le grand nombre des ouvriers occupés à chaque travail particulier ne lui permettent pas de saisir leurs rapports d’ensemble[2]. Mais qu’est‑ce qui constitue le rapport entre les travaux indépendants de l’éleveur de bétail, du tanneur et du cordonnier ? C’est que leurs produits respectifs sont des marchandises. Et qu’est‑ce qui caractérise au contraire la division manufacturière du travail ? C’est que les travailleurs parcellaires ne produisent pas de marchandises[3]. Ce n’est que leur produit collectif qui devient marchandise[4]. L’intermédiaire des travaux indépendants dans la société c’est l’achat et la vente de leurs produits ; le rapport d’ensemble des travaux partiels de la manufacture a pour condition la vente de différentes forces de travail à un même capitaliste qui les emploie comme force de travail collective. La division manufacturière du travail suppose une concentration de moyens de production dans la main d’un capitaliste; la division sociale du travail suppose leur dissémination entre un grand nombre de producteurs marchands indépendants les uns des autres. Tandis que dans la manufacture la loi de fer de la proportionnalité soumet des nombres déterminés d’ouvriers à des fonctions déterminées, le hasard et l’arbitraire jouent leur jeu déréglé dans la distribution des producteurs et de leurs moyens de production entre les diverses branches du travail social.

Les différentes sphères de production tendent, il est vrai, à se mettre constamment en équilibre. D’une part, chaque producteur marchand doit produire une valeur d’usage, c’est‑à‑dire satisfaire un besoin social déterminé ; or, l’étendue de ces besoins diffère quantitativement et un lien intime les enchaîne tous en un système qui développe spontanément leurs proportions réciproques ; d’autre part la loi de la valeur détermine combien de son temps disponible la société peut dépenser à la production de chaque espèce de marchandise. Mais cette tendance constante des diverses sphères de la production à s’équilibrer n’est qu’une réaction contre la destruction continuelle de cet équilibre. Dans la division manufacturière de l’atelier le nombre proportionnel donné d’abord par la pratique, puis par la réflexion, gouverne a priori à titre de règle la masse d’ouvriers attachée à chaque fonction particulière; dans la division sociale du travail il n’agit qu’a posteriori, comme nécessité fatale, cachée, muette, saisissable seulement dans les variations barométriques des prix du marché, s’imposant et dominant par des

  1. A. Fergusson: History of Civil Society. Part. IX, ch. II.
  2. Dans les manufactures proprement dites « la totalité des ouvriers qui y sont employés est nécessairement peu nombreuse, et ceux qui sont est nécessairement peu nombreuse, et ceux qui sont occupés à chaque différente branche de l’ouvrage, peuvent souvent être réunis dans le même atelier, et placés à la fois sous les yeux de l’observateur. Au contraire, dans ces grandes manufactures (!) destinés à fournir les objets de consommation du peuple, chaque branche de l’ouvrage emploie un si grand nombre d’ouvriers, qu’il est impossible de les réunir dans le même atelier… La division y est moins sensible, et, par cette raison, a été moins bien observé. » (A. Smith : Wealth of Nations, l. I, ch. I. Le célèbre passage dans le même chapitre qui commence par ces mots : « Observez dans un pays civilisé et florissant, ce qu’est le mobilier d’un simple journalier ou du dernier des manœuvres, » etc., et qui déroule ensuite le tableau des innombrables travaux sans l’aide et le concours desquels « le plus petit particulier, dans un pays civilisé, ne pourrait pas être vêtu et meublé » : — ce passage est presque littéralement copié des Remarques par B. de Mandeville à son ouvrage : The Fable of the Bees, or Private Vices, Publick Benefits, 1re édition sans remarques, 1706 ; édition avec des remarques, 1714.
  3. « Il n’y a plus rien que l’on puisse nommer la récompense du travail individuel. Chaque travailleur ne produit plus qu’une partie d’un tout, et chaque n’ayant ni valeur ni utilisé par elle-même, il n’y a rien que le travailleur puisse s’attribuer, rien dont il puisse dire : ceci est mon produit, je veux la garder pour moi-même. » (Labour defended against the claims of Capital. Lond., 1825, p. 25.) L’auteur de cet écrit remarquable est Ch. Hodgskin, déjà cité.
  4. C’est ce qui a été démontré d’une manière singulière aux Yankees. Parmi les nombreux et nouveaux impôts imaginés à Washington pendant la guerre civile, figurait une accise de 60/0 sur les produits industriels. Or, qu’est-ce qu’un produit industriel ? À cette question posée par les circonstances la sagesse législative répondit : « Une chose devient produit quand elle est faite « when it is made », et elle faite dès qu’elle bonne à la vente. » Citons maintenant un exemple entre mille. Dans les manufactures de parapluies et de parasols, à New-York et à Philadelphie, ces articles étaient d’abord fabriqués en atelier, bien qu’en réalité ils soient d’aborddes mixta composita de chose complètement hétérogènes. Plus tard les différentes parties qui les consitituent devinrent l’objet d’autant de fabrications spéciales disséminées en divers lieux, c’est-à-dire que la division du travail, de manufacturière qu’elle était, devint sociale. Les produits des divers travaux partiels forment donc maintenant autant de marchandises qui entrent dans la manufacture de parapluies et de parasols pour y être tout simplement réunis en tout. Les Yankees ont baptisés ces produits du nom d’articles assemblés (assembled articles), nom qu’ils méritent d’ailleurs à cause des impôts qui s’y trouvent réunis. Le parapluie paye aunsi 60/0 d’accise sur le prix de chacun de ses éléments qui entre comme une marchandise dans sa manufacture et de plus 60/0 sur son propre prix total.