Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/157

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« Subdiviser un homme, c’est l’exécuter, s’il a mérité une sentence de mort ; c’est l’assassiner s’il ne la mérite pas. La subdivision du travail est l’assassinat d’un peuple[1]. »

La coopération fondée sur la division du travail, c’est‑à‑dire la manufacture, est à ses débuts une création spontanée et inconsciente. Dès qu’elle a acquis une certaine consistance et une base suffisamment large, elle devient la forme reconnue et méthodique de la production capitaliste. L’histoire de la manufacture proprement dite montre comment la division du travail qui lui est particulière acquiert expérimentalement, pour ainsi dire à l’insu des acteurs, ses formes les plus avantageuses, et comment ensuite, à la manière des corps de métier, elle s’efforce de maintenir ces formes traditionnellement, et réussit quelquefois à les maintenir pendant plus d’un siècle. Cette forme ne change presque jamais, excepté dans les accessoires, que par suite d’une révolution survenue dans les instruments de travail. La manufacture moderne (je ne parle pas de la grande industrie fondée sur l’emploi des machines) ou bien trouve, dans les grandes villes où elle s’établit, ses matériaux tout prêts quoique disséminés et n’a plus qu’à les rassembler, la manufacture des vêtements par exemple ; ou bien le principe de la division du travail est d’une application si facile qu’on n’a qu’à approprier chaque ouvrier exclusivement à une des diverses opérations d’un métier, par exemple de la reliure des livres. L’expérience d’une semaine suffit amplement dans de tels cas pour trouver le nombre proportionnel d’ouvriers qu’exige chaque fonction[2].

Par l’analyse et la décomposition du métier manuel, la spécialisation des instruments, la formation d’ouvriers parcellaires et leur groupement dans un mécanisme d’ensemble, la division manufacturière crée la différenciation qualitative et la proportionnalité quantitative des procès sociaux de production. Cette organisation particulière du travail en augmente les forces productives.

La division du travail dans sa forme capitaliste — et sur les bases historiques données, elle ne pouvait revêtir aucune autre forme — n’est qu’une méthode particulière de produire de la plus-value relative, ou d’accroître aux dépens du travailleur le rendement du capital, ce qu’on appelle Richesse nationale (Wealth of Nations). Aux dépens du travailleur elle développe la force collective du travail pour le capitaliste. Elle crée des circonstances nouvelles qui assurent la domination du capital sur le travail. Elle se présente donc et comme un progrès historique, une phase nécessaire dans la formation économique de la société, et comme un moyen civilisé et raffiné d’exploitation.

L’économie politique, qui ne date comme science spéciale que de l’époque des manufactures, considère la division sociale du travail en général du point de vue de la division manufacturière[3] ; elle n’y voit qu’un moyen de produire plus avec moins de travail, de faire baisser par conséquent le prix des marchandises et d’activer l’accumulation du capital. Les écrivains de l’antiquité classique, au lieu de donner tant d’importance à la quantité et la valeur d’échange, s’en tiennent exclusivement à la qualité et à la valeur d’usage[4]. Pour eux, la séparation des branches sociales de la production n’a qu’un résultat : c’est que les produits sont mieux faits et que les penchants et les talents divers des hommes peuvent se choisir les sphères d’action qui leur conviennent le mieux[5], car si l’on ne sait pas se limiter, il est impossible de rien produire d’important[6]. La division du travail perfectionne donc le produit et le producteur. Si, à l’occasion, ils mentionnent aussi l’accroissement de la masse des produits, ils n’ont en vue que l’abondance de valeurs d’usage, d’objets utiles, et non la valeur d’échange ou la baisse

    L. Fonterel. Paris, 1858 ; Die Krankheiten welche verschiedenen Stünden Altern und Geschlechtern eigenthümlich sind. 6 vol. Ulm, 1861, et l’ouvrage de Edouard Reich : M. D. Ueber den Ursprung der Entartung des Menschen. Erlangen, 1868. La Society of Arts nomma en 1854 une commission d’enquête sur la pathologie industrielle. La liste des documents rassemblés par cette commission se trouve dans le catalogue du Twickenham Economic Museum. Les rapports officiels sur Public Health ont comme de juste une grande importance.

  1. D. Urquhart : Familiar Words. London, 1855, p. 119. Hegel avait des opinions très hérétiques sur la division du travail. « Par hommes cultivés, dit-il dans sa philosophie du droit, on doit d’abord entendre ceux qui peuvent faire tout ce que font les autres. »
  2. La foi naïve au génie déployé a priori par le capitaliste dans la division du travail, ne se rencontre plus que chez des professeurs allemands, tels que Roscher par exemple, qui pour récompenser le capitaliste de ce que la division du travail sort toute faite de son cerveau olympien, lui accorde « plusieurs salaires différents ». L’emploi plus ou moins développé de la division du travail dépend de la grandeur de la bourse, et non de la grandeur du génie.
  3. Les prédécesseurs d’Adam Smith, tels que Petty, l’auteur anonyme de « Advantages of the East India Trade », ont mieux que lui pénétré le caractère capitaliste de la division manufacturière du travail.
  4. Parmi les modernes, quelques écrivains du dix-huitième siècle, Beccaria et James Harris, par exemple, sont les seuls qui s’expriment sur la division du travail à peu près comme les anciens. « L’expérience apprend à chacun, dit Beccaria, qu’en appliquant la main et l’intelligence toujours au même genre d’ouvrage et aux mêmes produits, ces derniers sont plus aisément obtenus, plus abondants et meilleurs que si chacun faisait isolément et pour lui seul toutes les choses nécessaires à sa vie… Les hommes se divisent de cette manière en classes et conditions diverses pour l’utilité commune et privée. » (Cesare Beccaria : Elementi di Econ. Publica ed. Custodi, Parte Moderna, t. XI, p. 28.) James Harris, plus tard comte de Malmesbury, dit lui même dans une note de son Dialogue concerning Happiness. Lond., 1772 : « L’argument dont je me sers pour prouver que la société est naturelle (en se fondant sur la division des travaux et des emplois), est emprunté tout entier au second livre de la République de Platon. »
  5. Ainsi dans l’Odyssée, XIV, 228 : « Ἄλλος γὰρ τ’ ἄλλοισιν ἀνὴρ ἐπιτέρπεται ἔργοις » et Archiloque cité par Sextus Empiricus : « Ἄλλος ἄλλῳ ἐπ’ ἔργῳ καρδίην ἰαίνεται. » À chacun son métier et tout le monde est content.
  6. « Πολλὰ ἠπίστατο ἔργα, κακῶς δ’ ἠπίστατο πάντα » Qui trop embrasse mal étreint. Comme producteur marchand, l’Athénien se sentait supérieur au spartiate, parce que ce dernier pour faire la guerre avait bien des hommes à sa disposition, mais non de l’argent ; comme le fait dire Thucydide à Périclès dans la harangue où celui-ci excite les Athéniens à la guerre du Péloponnèse : « Σώμασί τε ἑτοιμότεροι οἱ αὐτουργοὶ τῶν ἀνθρώπων ἢ χρήμασι πολεμεῖν » (Thuc. l. 1, c. xli). Néanmoins, même dans la production matérielle, l’autarcemeia, la faculté de se suffire, était l’idéal de l’Athénien, « παρ’ ὧν γὰρ τὸ εὖ, παρὰ τούτων καὶ τὸ αὔταρκες. Ceux ci ont le bien, qui peuvent se suffire à eux-mêmes. » Il faut dire que même à l’époque de la chute des trente tyrans il n’y avait pas encore cinq mille Athéniens sans propriété foncière.