Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/163

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scientifiques et techniques furent ainsi peu à peu développés pendant l’époque des manufactures. Les filatures par métiers continus (throstle mills) d’Arkwright furent, dès leur origine, mus par l’eau. Mais l’emploi presque exclusif de cette force offrit des difficultés de plus en plus grandes. Il était impossible de l’augmenter à volonté ou de suppléer à son insuffisance. Elle se refusait parfois et était de nature purement locale[1]. Ce n’est qu’avec la machine à vapeur à double effet de Watt que fut découvert un premier moteur capable d’enfanter lui-même sa propre force motrice en consommant de l’eau et du charbon et dont le degré de puissance est entièrement réglé par l’homme. Mobile et moyen de locomotion, citadin et non campagnard comme la roue hydraulique, il permet de concentrer la production dans les villes au lieu de la disséminer dans les campagnes[2]. Enfin, il est universel dans son application tech­nique, et son usage dépend relativement peu des circonstances locales. Le grand génie de Watt se montre dans les considérants du brevet qu’il prit en 1784. Il n’y dépeint pas sa machine comme une invention destinée à des fins particulières, mais comme l’agent général de la grande industrie. Il en fait pressentir des applications, dont quelques-unes, le marteau à vapeur par exemple, ne furent introduites qu’un demi‑siècle plus tard. Il doute cependant que la machine à vapeur puisse être appliquée à la navigation. Ses successeurs, Boulton et Watt, exposèrent au palais de l’industrie de Londres, en 1851, une machine à vapeur des plus colossales pour la navigation maritime.

Une fois les outils transformés d’instruments manuels de l’homme en instruments de l’appareil mécanique, le moteur acquiert de son côté une forme indépendante, complètement émancipée des bornes de la force humaine. La machine-outil isolée, telle que nous l’avons étudiée jusqu’ici, tombe par cela même au rang d’un simple organe du mécanisme d’opération. Un seul moteur peut désormais mettre en mouvement plusieurs machines-outils. Avec le nombre croissant des machines-outils auxquelles il doit simultanément donner la propulsion, le moteur grandit tandis que la transmission se métamorphose en un corps aussi vaste que compliqué.

L’ensemble du mécanisme productif nous présente alors deux formes distinctes : ou la coopération de plusieurs machines homogènes ou un système de machines. Dans le premier cas, la fabrication entière d’un produit se fait par la même machine-outil qui exécute toutes les opérations accomplies auparavant par un artisan travaillant avec un seul instrument, comme le tisserand avec son métier, ou par plusieurs ouvriers, avec différents outils, soit indépendants, soit réunis dans une manufacture[3]. Dans la manufacture d’enveloppes, par exemple, un ouvrier doublait le papier avec le plioir., un autre appliquait la gomme, un troisième renversait la lèvre qui porte la devise, un quatrième bosselait les devises, etc. ; à chaque opération partielle, chaque enveloppe devait changer de mains. Une seule machine exécute aujourd’hui, du même coup, toutes ces opérations, et fait en une heure 3 000 enveloppes et même davantage. Une machine américaine pour fabriquer des cornets, exposée à Londres en 1862, coupait le papier, collait, pliait et finissait 18 000 cornets par heure. Le procès de travail qui, dans la manufacture, était divisé et exécuté successivement, est ici accompli par une seule machine agissant au moyen de divers outils combinés.

Dans la fabrique (factory) — et c’est là la forme propre de l’atelier fondé sur l’emploi des machines — nous voyons toujours reparaître la coopération simple. Abstraction faite de l’ouvrier, elle se présente d’abord comme agglomération de machines outils de même espèce fonctionnant dans le même local et simultanément. C’est sa forme exclusive là où le produit sort tout achevé de chaque machine-outil, que celle-ci soit la simple reproduction d’un outil manuel complexe ou la combinaison de divers instruments ayant chacun sa fonction particulière.

Ainsi une fabrique de tissage est formée par la réunion d’une foule de métiers à tisser mécaniques, etc. Mais il existe ici une véritable unité technique, en ce sens que les nombreuses machines-outils reçoivent uniformément et simultanément leur impulsion du moteur commun, impulsion transmise par un mécanisme qui leur est également commun en partie puisqu’il n’est relié à chacune que par des embranchements particuliers. De même que de nombreux outils forment les organes d’une machine-outil, de même de nombreuses machines-outils forment autant d’organes homogènes d’un même mécanisme moteur.

Le système de machines proprement dit ne remplace la machine indépendante que lorsque l’objet de travail parcourt successivement une série de divers procès gradués exécutés par une chaîne de machi-

  1. L’invention moderne des turbines fait disparaître bien des obstacles, qui s’opposaient auparavant à l’emploi de l’eau comme force motrice.
  2. « Dans les premiers jours des manufactures textiles, l’emplacement de la fabrique dépendait de l’existence d’un ruisseau possédant une chute suffisante pour mouvoir une roue hydraulique, et quoique l’établissement des moulins à eau portât le premier coup au système de l’industrie domestique, cependant les moulins situés sur des courants et souvent à des distances considérables les uns des autres, constituaient un système plutôt rural que citadin. Il a fallu que la puissance de la vapeur se substituât à celle de l’eau, pour que les fabriques fussent rassemblées dans les villes et dans les localités où l’eau et le charbon requis pour la production de la vapeur se trouvaient en quantité suffisante. L’engin à vapeur est le père des villes manufacturières. » (A. Redgrave, dans Reports of the Insp. of Fact. 30 th. April 1860, p. 36.)
  3. Au point de vue de la division manufacturière, le tissage n’était point un travail simple, mais un travail de métier très compliqué, et c’est pourquoi le métier à tisser mécanique est une machine qui exécute des opérations très variées. En général, c’est une erreur de croire que le machinisme moderne s’empare à l’origine précisément des opérations que la division manufacturière du travail avait simplifiées. Le tissage et le filage furent bien décomposés en genres de travail nouveaux, pendant la période des manufactures ; les outils qu’on y employait furent variés et perfectionnés, mais le procès de travail lui-même resta indivis et affaire de métier. Ce n’est pas le travail, mais le moyen de travail qui sert de point de départ à la machine.