Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/198

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la manufacture basée sur la division du travail manuel. La machine à faucher nous fournit un exemple du premier mode de suppression. Elle remplace la coopération d’un certain nombre de faucheurs. La machine à fabriquer les épingles nous fournit un exemple frappant du second. D’après Adam Smith, dix hommes fabriquaient de son temps, au moyen de la division du travail, plus de 48,000 épingles par jour. Une seule machine en fournit aujourd’hui 145,000 dans une journée de travail de onze heures. Il suffit d’une femme ou d’une jeune fille pour surveiller quatre machines semblables et pour produire environ 600,000 épingles par jour et plus de 3,000,000 par semaine[1].

Quand une machine-outil isolée prend la place de la coopéra­tion ou de la manufacture, elle peut elle‑même devenir la base d’un nouveau métier. Cependant cette reproduction du métier d’un artisan sur la base de machines ne sert que de transition au régime de fabrique, qui apparaît d’ordinaire dès que l’eau ou la vapeur remplacent les muscles humains comme force motrice. Çà et là la petite industrie peut fonctionner transitoirement avec un moteur mécanique, en louant la vapeur, comme dans quelques manufactures de Birmingham, ou en se servant de petites machines caloriques, comme dans certaines branches du tissage, etc[2].

À Coventry, l’essai des Cottage‑Factories (fabriques dans des cottages) se développa d’une manière spontanée pour le tissage de la soie. Au milieu de rangées de cottages bâtis en carré, on construisit un local dit Engine‑House (maison‑machine) pour l’engin à vapeur, mis en communication par des arbres avec les métiers à tisser des cottages. Dans tous les cas, la vapeur était louée, par exemple, à 2 1/2 sh. par métier. Ce loyer était payable par semaine, que les métiers fonctionnassent ou non. Chaque cottage contenait de deux à six métiers, appartenant aux travailleurs, achetés à crédit ou loués. La lutte entre la fabrique de ce genre et la fabrique proprement dite dura plus de douze ans ; elle se termina par la ruine complète des trois cents Cottage‑Factories[3].

Quand le procès de travail n’exigeait pas par sa nature même la production sur une grande échelle, les industries écloses dans les trente dernières années, telles que, par exemple, celles des enveloppes, des plumes d’acier, etc., passaient régulièrement, d’abord par l’état de métier, puis par la manufacture, comme phases de transition rapide, pour arriver finalement au régime de fabrique. Cette métamorphose rencontre les plus grandes difficultés, lorsque le produit manufacturier, au lieu de parcourir une série d’opérations graduées, résulte d’une multitude d’opérations disparates. Tel est l’obstacle qu’eut à vaincre la fabrication des plumes d’acier. On a inventé néanmoins, il y a environ une vingtaine d’années, un automate exécutant d’un seul coup six de ces opérations.

En 1820, les premières douzaines de plumes d’acier furent fournies par le métier au prix de 7 liv. st. 4 sh. ; en 1830, la manufacture les livra pour huit shillings, et la fabrique les livre aujourd’hui au commerce en gros au prix de 2 à 6 d.[4].

B. Réaction de la fabrique sur la manufacture et le travail à domicile.

À mesure que la grande industrie se développe et amène dans l’agriculture une révolution correspondante, on voit non seulement l’échelle de la production s’étendre dans toutes les autres branches d’industrie, mais encore leur caractère se transformer. Le principe du système mécanique qui consiste à analyser le procès de production dans ses phases constituantes et à résoudre les problèmes ainsi éclos au moyen de la mécanique, de la chimie, etc., en un mot, des sciences naturelles, finit par s’imposer partout. Le machinisme s’empare donc tantôt de tel procédé, tantôt de tel autre dans les anciennes manufactures où son intrusion entraîne des changements continuels et agit comme un dissolvant de leur organisation due à une division de travail presque cristallisée. La composition du travailleur collectif ou du personnel de travail combiné est aussi bouleversée de fond en comble. En contraste avec la période manufacturière, le plan de la division de travail se base dès lors sur l’emploi du travail des femmes, des enfants de tout âge, des ouvriers inhabiles, bref, du cheap labour ou du travail à bon marché, comme disent les Anglais. Et ceci ne s’applique pas seulement à la production combinée sur une grande échelle, qu’elle emploie ou non des machines, mais encore à la soi‑disant industrie à domicile, qu’elle se pratique dans la demeure privée des ouvriers ou dans de petits ateliers. Cette prétendue industrie domestique n’a rien de commun que le nom avec l’ancienne industrie domestique qui suppose le métier indépendant dans les villes, la petite agriculture indépendante dans les campagnes, et, par‑dessus tout, un foyer appartenant à la famille ouvrière. Elle s’est convertie maintenant en département externe de la fabrique, de la manufacture ou du magasin de marchandises. Outre les ouvriers de fabrique, les ouvriers manufacturiers et les artisans qu’il concentre par grandes masses dans de vastes ateliers, où il les commande directement, le capital possède une autre armée industrielle, disséminée dans les grandes villes et dans les campagnes, qu’il dirige au moyen de fils invisibles ; exemple : la fabrique de chemises de MM. Tillie, à Londonderry, en Irlande, laquelle occupe mille ouvriers de fabrique proprement dits et neuf mille ouvriers à domicile disséminés dans la campagne[5].

  1. « Ch. Empl. Comm. iv. Report, 1864 », p. 108, n. 447.
  2. Aux États-Unis il arrive fréquemment que le métier se reproduit ainsi en prenant pour base l’emploi des machines. Sa conversion ultérieure en fabrique étant inévitable, la concentration s’y effectuera avec une rapidité énorme, comparativement à l’Europe et même à l’Angleterre.
  3. Comp. « Reports of Insp. of Fact. 31 oct. 1865 », p. 64.
  4. La première manufacture de plumes d’acier sur une grande échelle a été fondée à Birmingham, par M. Gillot. Elle fournissait déjà, en 1851, plus de cent quatre-vingt millions de plumes et consommait, par an, cent vingt tonnes d’acier en lames. Birmingham monopolisa cette industrie dans le Royaume-Uni et produit maintenant, chaque année, des milliards de plumes d’acier. D’après le recensement de 1861, le nombre des personnes occupées était de mille quatre cent vingt-huit ; sur ce nombre il y avait mille deux cent soixante-huit ouvrières enrôlées à partir de l’âge de cinq ans.
  5. « Child. Empl. Comm. ii. Rep. 1864 », p. lxviii n. 415.