Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/227

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l’intensité du travail croît en même temps que sa durée.

En Angleterre, dans la période de 1799 à 1815, l’enchérissement progressif des vivres amena une hausse des salaires nominaux, bien que le salaire réel tombât. De ce phénomène West et Ricardo inféraient que la diminution de productivité du travail agricole avait causé une baisse dans le taux de la plus-value, et cette donnée tout imaginaire leur servait de point de départ pour des recherches importantes sur le rapport de grandeur entre le salaire, le profit et la rente foncière ; mais en réalité, la plus-value s’était élevée absolument et relativement, grâce à l’intensité accrue et à la prolongation forcée du travail[1]. Ce qui caractérise cette période, c’est précisément le progrès accéléré et du capital et du paupérisme[2].


Augmentation de l’intensité et de la productivité du travail avec raccourcissement simultané de sa durée.

L’augmentation de la productivité du travail et de son intensité multiplie la masse des marchandises obtenues dans un temps donné, et par là raccourcit la partie de la journée où l’ouvrier ne fait que produire un équivalent de ses subsistances. Cette partie nécessaire, mais contractile, de la journée de travail en forme la limite absolue, qu’il est impossible d’atteindre sous le régime capitaliste. Celui-ci supprimé, le travail disparaîtrait et la journée tout entière pourrait être réduite au travail nécessaire. Cependant, il ne faut pas oublier qu’une partie du surtravail actuel, celle qui est consacrée à la formation d’un fonds de réserve et d’accumulation, compterait alors comme travail nécessaire, et que la grandeur actuelle du travail nécessaire est limitée seulement par les frais d’entretien d’une classe de salariés, destinée à produire la richesse de ses maîtres.

Plus le travail gagne en force productive, plus sa durée peut diminuer, et plus sa durée est raccourcie, plus son intensité peut croître. Considéré au point de vue social, on augmente aussi la productivité du travail en l’économisant, c’est‑à‑dire en supprimant toute dépense inutile, soit en moyens de production, soit en force vitale. Le système capitaliste, il est vrai, impose l’économie des moyens de production à chaque établissement pris à part ; mais il ne fait pas seulement de la folle dépense de la force ouvrière un moyen d’économie pour l’exploiteur, il nécessite aussi, par son système de concurrence anarchique, la dilapidation la plus effrénée du travail productif et des moyens de production sociaux, sans parler de la multitude de fonctions parasites qu’il engendre et qu’il rend plus ou moins indispensables.

Étant donné l’intensité et la productivité du travail, le temps que la société doit consacrer à la production matérielle est d’autant plus court, et le temps disponible pour le libre développement des individus d’autant plus grand, que le travail est distribué plus également entre tous les membres de la société, et qu’une couche sociale a moins le pouvoir de se décharger sur une autre de cette nécessité imposée par la nature. Dans ce sens le raccourcissement de la journée trouve sa dernière limite dans la généralisation du travail manuel.

La société capitaliste achète le loisir d’une seule classe par la transformation de la vie entière des masses en temps de travail.

  1. « Pain et travail marchent rarement tout à fait de front ; mais il est évidemment une limite au delà de laquelle ils ne peuvent être séparés. Quant aux efforts extraordinaires faits par les classes ouvrières dans les époques de cherté qui entraînent la baisse des salaires dont il a été question (notamment devant le Comité parlementaire d’enquête de 1814-1815), ils sont assurément très méritoires de la part des individus et favorisent l’accroissement du capital. Mais quel est l’homme ayant quelque humanité qui voudrait les voir se prolonger indéfiniment ? Ils sont un admirable secours pour un temps donné ; mais s’ils étaient constamment en action, il en résulterait les mêmes effets que si la population d’un pays était réduite aux limites extrêmes de son alimentation. » (Malthus : Inquiry into the Nature and Progress of Rent. Lond., 1815, p. 48, note.) C’est l’honneur de Malthus d’avoir constaté la prolongation de la journée de travail, sur laquelle il attire directement l’attention dans d’autres passages de son pamphlet, tandis que Ricardo et d’autres, en face des faits les plus criants, basaient toutes leurs recherches sur cette donnée que la journée de travail est une grandeur constante. Mais les intérêts conservateurs dont Malthus était l’humble valet, l’empêchèrent de voir que la prolongation démesurée de la journée de travail, jointe au développement extraordinaire du machinisme et à l’exploitation croissante du travail des femmes et des enfants, devait rendre « surnuméraire » une grande partie de la classe ouvrière, une fois la guerre terminée et le monopole du marché universel enlevé à l’Angleterre. Il était naturellement bien plus commode et bien plus conforme aux intérêts des classes régnantes, que Malthus encense en vrai prêtre qu’il est, d’expliquer cette « surpopulation » par les lois éternelles de la nature que par les lois historiques de la production capitaliste.
  2. « Une des causes principales de l’accroissement du capital pendant la guerre provenait des efforts plus grands, et peut être des plus grandes privations de la classe ouvrière, la plus nombreuse dans toute société. Un plus grand nombre de femmes et d’enfants étaient contraints par la nécessité des circonstances de se livrer à des travaux pénibles, et pour la même cause, les ouvriers mâles étaient obligés de consacrer une plus grande portion de leur temps à l’accroissement de la production. » (Essays on Political Econ. in which are illustrated the Principal Causes of the present National Distress. London, 1830, p. 248.)