Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/282

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vail cessent d’être des mouvements partant de deux côtés opposés, celui du capital et celui de la force ouvrière. Le capital agit des deux côtés à la fois. Si son accumulation augmente la demande de bras, elle en augmente aussi l’offre en fabriquant des surnuméraires. Ses dés sont pipés. Dans ces conditions la loi de l’offre et la demande de travail consomme le despotisme capitaliste.

Aussi, quand les travailleurs commencent à s’apercevoir que leur fonction d’instruments de mise en valeur du capital devient plus précaire, à mesure que leur travail et la richesse de leurs maîtres augmentent ; dès qu’ils découvrent que l’intensité de la concurrence qu’ils se font les uns aux autres dépend entièrement de la pression exercée par les surnuméraires ; dès qu’afin d’affaiblir l’effet funeste de cette loi « naturelle » de l’accumulation capitaliste ils s’unissent pour organiser l’entente et l’action commune entre les occupés et les non-occupés, aussitôt le capital et son sycophante l’économiste de crier au sacrilège, à la violation de la loi « éternelle » de l’offre et la demande. Il est vrai qu’ailleurs, dans les colonies, par exemple, où la formation d’une réserve industrielle rencontre des obstacles importuns, les capitalistes et leurs avocats d’office ne se gênent pas pour sommer l’État d’arrêter les tendances dangereuses de cette loi « sacrée ».


IV
Formes d’existence de la surpopulation relative — La loi générale de l’accumulation capitaliste.


En dehors des grands changements périodiques qui, dès que le cycle industriel passe d’une de ses phases à l’autre, surviennent dans l’aspect général de la surpopulation relative, celle-ci présente toujours des nuances variées à l’infini. Pourtant on y distingue bientôt quelques grandes catégories, quelques différences de forme fortement prononcées — la forme flottante, latente et stagnante.

Les centres de l’industrie moderne, — ateliers automatiques, manufactures, usines, mines, etc., — ne cessent d’attirer et de repousser alternativement des travailleurs, mais en général l’attraction l’emporte à la longue sur la répulsion, de sorte que le nombre des ouvriers exploités y va en augmentant, bien qu’il y diminue proportionnellement à l’échelle de la production. Là la surpopulation existe à l’état flottant.

Dans les fabriques automatiques, de même que dans la plupart des grandes manufactures où les machines ne jouent qu’un rôle auxiliaire à côté de la division moderne du travail, on n’emploie par masse les ouvriers mâles que jusqu’à l’âge de leur maturité. Ce terme passé, on en retient un faible contingent et l’on renvoie régulièrement la majorité. Cet élément de la surpopulation s’accroît à mesure que la grande industrie s’étend. Une partie émigre et ne fait en réalité que suivre l’émigration du capital. Il en résulte que la population féminine augmente plus vite que la population mâle : témoin l’Angleterre. Que l’accroissement naturel de la classe ouvrière ne suffise pas aux besoins de l’accumulation nationale, et qu’il dépasse néanmoins les facultés d’absorption du marché national, cela paraît impliquer une contradiction, mais elle naît du mouvement même du capital, à qui il faut une plus grande proportion de femmes, d’enfants, d’adolescents, de jeunes gens, que d’hommes faits. Semble-t-il donc moins contradictoire, au premier abord, qu’au moment même où des milliers d’ouvriers se trouvent sur le pavé l’on crie à la disette de bras ? Au dernier semestre de 1866, par exemple, il y avait à Londres plus de cent mille ouvriers en chômage forcé, tandis que, faute de bras, beaucoup de machines chômaient dans les fabriques du Lancashire[1].

L’exploitation de la force ouvrière par le capital est d’ailleurs si intense que le travailleur est déjà usé à la moitié de sa carrière. Quand il atteint l’âge mûr, il doit faire place à une force plus jeune et descendre un échelon de l’échelle sociale, heureux s’il ne se trouve pas définitivement relégué parmi les surnuméraires. En outre, c’est chez les ouvriers de la grande industrie que l’on rencontre la moyenne de vie la plus courte. « Comme l’a constaté le docteur Lee, l’officier de santé pour Manchester, la durée moyenne de la vie est, à Manchester, de trente-huit années pour la classe aisée et de dix-sept années seulement pour la classe ouvrière, tandis qu’à Liverpool elle est de trente-cinq années pour la première et de quinze pour la seconde. Il s’ensuit que la classe privilégiée tient une assignation sur la vie (have a leave of life) de plus de deux fois la valeur de celle qui échoit aux citoyens moins favorisés[2]. » Ces conditions une fois données, les rangs de cette fraction du prolétariat ne peuvent grossir qu’en changeant souvent d’éléments individuels. Il faut donc que les générations subissent des périodes de renouvellement fréquentes. Ce besoin social est satisfait au moyen de mariages précoces (conséquence fatale de la situation sociale des ouvriers manufacturiers), et grâce à la prime que l’exploitation des enfants assure à leur production.

Dès que le régime capitaliste s’est emparé de l’agriculture, la demande de travail y diminue absolument à mesure que le capital s’y accumule. La répulsion de la force ouvrière n’est pas dans l’agriculture, comme en d’autres industries, compensée par une attraction supérieure. Une partie de la population des campagnes se trouve donc toujours sur le point de se convertir en population urbaine ou manufacturière, et dans l’attente de circonstances favorables à cette conversion.

« Dans le recensement de 1861 pour l’Angleterre et la principauté de Galles figurent sept cent quatre-vingt-une villes avec une population de dix millions neuf cent soixante mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit habitants, tandis que les villages et les paroisses de campagne

  1. « Il ne semble pas absolument vrai que la demande produise toujours l’offre juste au moment où il en est besoin. Cela n’a pas eu lieu du moins pour le travail de fabrique, car un grand nombre de machines chômaient faute de bras. » (Rpts of Insp. of Fact., for 31 oct. 1866, p. 81.)
  2. Discours d’ouverture de la Conférence sur la réforme sanitaire, tenue à Birmingham, par M. J. Chamberlaine, maire de Birmingham, le 15 janvier 1875.