Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/309

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La famine de 1846 tua en Irlande plus d’un million d’individus, mais ce n’était que des pauvres diables. Elle ne porta aucune atteinte directe à la richesse du pays. L’exode qui s’ensuivit, lequel dure depuis vingt années et grandit toujours, décima les hommes, mais non — comme l’avait fait en Allemagne, par exemple, la guerre de Trente Ans, — leurs moyens de production. Le génie irlandais inventa une méthode toute nouvelle pour enlever un peuple malheureux à des milliers de lieues du théâtre de sa misère. Tous les ans les émigrants transplantés en Amérique envoient quelque argent au pays ; ce sont les frais de voyage des parents et des amis. Chaque troupe qui part entraîne le départ d’une autre troupe l’année suivante. Au lieu de coûter à l’Irlande, l’émigration forme ainsi une des branches les plus lucratives de son commerce d’exportation. Enfin, c’est un procédé systématique qui ne creuse pas seulement un vide passager dans les rangs du peuple, mais lui enlève annuellement plus d’hommes que n’en remplace la génération, de sorte que le niveau absolu de la population baisse d’année en année[1].

Et pour les travailleurs restés en Irlande et délivrés de la surpopulation, quelles ont été les conséquences ? Voici : il y a relativement la même surabondance de bras qu’avant 1846, le salaire réel est aussi bas, le travail plus exténuant et la misère des campagnes conduit derechef le pays à une nouvelle crise. La raison en est simple. La révolution agricole a marché du même pas que l’émigration. L’excès relatif de population s’est produit plus vite que sa diminution absolue. Tandis qu’avec l’élève du bétail la culture des récoltes vertes, telles que légumes, etc., qui occupe beaucoup de bras, s’accroît en Angleterre, elle décroît en Irlande. Là de vastes champs autrefois cultivés sont laissés en friche ou transformés en pâturages permanents, en même temps qu’une portion du sol naguère stérile et inculte et des marais tourbeux servent à étendre l’élevage du bétail. Du nombre total des fermiers, les petits et les moyens — je range dans cette catégorie tous ceux qui ne cultivent pas au-delà de cent acres forment encore les huit dixièmes[2]. Ils sont de plus en plus écrasés par la concurrence de l’exploitation agricole capitaliste, et fournissent sans cesse de nouvelles recrues à la classe des journaliers.

La seule grande industrie de l’Irlande, la fabrication de la toile, n’emploie qu’un petit nombre d’hommes faits, et malgré son expansion, depuis l’enchérissement du coton, n’occupe en général qu’une partie proportionnellement peu importante de la population. Comme toute autre grande industrie, elle subit des fluctuations fréquentes, des secousses convulsives, donnant lieu à un excès relatif de population, lors même que la masse humaine qu’elle absorbe va en croissant. D’autre part, la misère de la population rurale est devenue la base sur laquelle s’élèvent de gigantesques manufactures de chemises et autres, dont l’armée ouvrière est éparse dans les campagnes. On y retrouve le système déjà décrit du travail à domicile, système où l’insuffisance des salaires et l’excès de travail servent de moyens méthodiques de fabriquer des « surnuméraires ». Enfin, quoique le dépeuplement ne puisse avoir en Irlande les mêmes effets que dans un pays de production capitaliste développée, il ne laisse pas de provoquer des contrecoups sur le marché intérieur. Le vide que l’émigration y creuse non seulement resserre la demande de travail local, mais la recette des épiciers, détaillants, petits manufacturiers, gens de métier, etc., en un mot, de la petite bourgeoisie, s’en ressent. De là cette diminution des revenus au‑dessus de soixante livres et au‑dessous de cent, signalée dans la table E.

Un exposé lucide de l’état des salariés agricoles se trouve dans les rapports publiés en 1870 par les inspecteurs de l’administration de la loi des pauvres en Irlande[3]. Fonctionnaires d’un gouvernement qui ne se maintient dans leur pays que grâce aux baïonnettes et à l’état de siège, tantôt déclaré, tantôt dissimulé, ils ont à observer tous les ménagements de langage dédaignés par leurs collègues anglais ; mais, malgré cette retenue judicieuse, ils ne permettent pas à leurs maîtres de se bercer d’illusions.

D’après eux, le taux des salaires agricoles, toujours très bas, s’est néanmoins, pendant les vingt dernières années, élevé de cinquante à soixante pour cent, et la moyenne hebdomadaire en est maintenant de six à neuf shillings.

Toutefois, c’est en effet une baisse réelle qui se déguise sous cette hausse apparente, car celle-ci ne correspond pas à la hausse des objets de première nécessité, comme on peut s’en convaincre par l’extrait suivant tiré des comptes officiels d’un workhouse irlandais :


Moyenne hebdomadaire des frais d’entretien par tête.
Année Vivres Vêtements Total
Finissant le 29 septembre 1849 1 s. 3 ¼ d. 0 s. 3 d. 1 s. 6 ¼ d.
Finissant le 29 septembre 1869 2 s. 7 ¼ d. 0 s. 6 d. 3 s. ¼ d.


Le prix des vivres de première nécessité est donc actuellement presque deux fois plus grand qu’il y a vingt ans, et celui des vêtements a exactement doublé.

À part cette disproportion, ce serait s’exposer à commettre de graves erreurs que de comparer sim-

    cipe de population » M. Th. Sadler, avant de publier son Traité de la population, lança contre Malthus son fameux livre : Ireland, its Evils and their Remedies, 2e éd. Lond., 1829, où il prouve par la statistique comparée des différentes provinces de l’Irlande et des divers districts de ces provinces que la misère y est partout, non en raison directe de la densité de population, comme le veut Malthus, mais, au contraire, en raison inverse.

  1. Pour la période de 1851 à 1874, le nombre total des émigrants est de deux millions trois cent vingt-cinq mille neuf cent vingt-deux.
  2. D’après une table donnée par Murphy dans son livre : Ireland Industrial, Political and Social, 1870, 94,6% de toutes les fermes n’atteignent pas cent acres, et 5,4% les dépassent.
  3. Reports from the Poor Law lnspectors on the wages of Agricultural Labourers in Dublin, 1870. Comp. aussi Agricultural Labourers (Ireland) Return, etc., dated 8 Match 1861, Lond., 1862.