Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/316

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Steuart dit pertinemment qu’elles « encombraient la tour et la maison » — lança à l’improviste sur le marché du travail une masse de prolétaires sans feu ni lieu. Bien que le pouvoir royal, sorti lui-même du développement bourgeois, fût, dans sa tendance à la souveraineté absolue, poussé à activer ce licenciement par des mesures violentes, il n’en fut pas la seule cause. En guerre ouverte avec la royauté et le Parlement, les grands seigneurs créèrent un prolétariat bien autrement considérable en usurpant les biens communaux des paysans et en les chassant du sol qu’ils possédaient au même titre féodal que leurs maîtres. Ce qui en Angleterre donna surtout lieu à ces actes de violence, ce fut l’épanouissement des manufactures de laine en Flandre et la hausse des prix de la laine qui en résulta. La longue guerre des Deux-Roses, ayant dévoré l’ancienne noblesse, la nouvelle, fille de son époque, regardait l’argent comme la puissance des puissances. Transformation des terres arables en pâturages, tel fut son cri de guerre.

Dans sa « Description of England, prefixed to Holinshed’s Chronicles », Harrison raconte comment l’expropriation des paysans a désolé le pays. « Mais qu’importe à nos grands usurpateurs ! » (What care our great encroachers !) Les maisons des paysans et les cottages des travailleurs ont été violemment rasés ou condamnés à tomber en ruines. Si l’on veut comparer les anciens inventaires de chaque manoir seigneurial, on trouvera que d’innombrables maisons ont disparu avec les petits cultivateurs qui les habitaient, que le pays nourrit beaucoup moins de gens, que beaucoup de villes sont déchues, bien que quelques-unes de nouvelle fondation prospèrent… À propos des villes et des villages détruits pour faire des parcs à moutons et où l’on ne voit plus rien debout, sauf les châteaux seigneuriaux, j’en aurais long à dire[1]. » Les plaintes de ces vieux chroniqueurs, toujours exagérées, dépeignent pourtant d’une manière exacte l’impression produite sur les contemporains par la révolution survenue dans l’ordre économique de la société. Que l’on compare les écrits du chancelier Fortescue avec ceux du chancelier Thomas More, et l’on se fera une idée de l’abîme qui sépare le quinzième siècle du seizième. En Angleterre la classe travailleuse, dit fort justement Thornton, fut précipitée sans transition de son âge d’or dans son âge de fer.

Ce bouleversement fit peur à la législature. Elle n’avait pas encore atteint ce haut degré de civilisation, où la richesse nationale (Wealth of the nation), c’est-à-dire l’enrichissement des capitalistes, l’appauvrissement et l’exploitation effrontée de la masse du peuple, passe pour l’ultima Thule de la sagesse d’État. « Vers cette époque (1489), dit Bacon dans son histoire d’Henri VII, les plaintes à propos de la conversion des terres arables en pacages qui n’exigent que la surveillance de quelques bergers devinrent de plus en plus nombreuses, et des fermes amodiées à vie, à long terme ou à l’année, dont vivaient en grande partie des yeomen, furent annexées aux terres domaniales. Il en résulta un déclin de la population, suivi de la décadence de beaucoup de villes, d’églises, d’une diminution des dimes, etc… Les remèdes apportés à cette funeste situation témoignent d’une sagesse admirable de la part du roi et du Parlement… lis prirent des mesures contre cette usurpation dépopulatrice des terrains communaux (depopulating inclosures) et contre l’extension des pâturages dépopulateurs (depopulating pastures) qui la suivait de près. »

Une loi d’Henri VII, 1489, c. 19, interdit la démolition de toute maison de paysan avec attenance d’au moins vingt acres de terre. Cette interdiction est renouvelée dans une loi de la vingt-cinquième année du règne d’Henri VIII, où il est dit entre autres que beaucoup de fermes et de grands troupeaux de bétail, surtout de moutons, s’accumulent en peu de mains, d’où il résulte que les rentes du sol s’accroissent, mais que le labourage (tillage) déchoit, que des maisons et des églises sont démolies et d’énormes masses de peuple se trouvent dans l’impossibilité de subvenir à leur entretien et à celui de leurs familles. La loi ordonne par conséquent la reconstruction des maisons de ferme démolies, fixe la proportion entre les terres à blé et les pâturages, etc. Une loi de 1533 constate que certains propriétaires possèdent 24 000 moutons, et leur impose pour limite le chiffre de 2 000, etc[2].

Les plaintes du peuple, de même que les lois promulguées depuis Henri VII, pendant cent cinquante ans, contre l’expropriation des paysans et des petits fermiers restèrent également sans effet. Dans ses Essays, civil and moral, sect. 20, Bacon trahit à son insu le secret de leur inefficacité. « La loi d’Henri VII, dit-il, fut profonde et admirable, en ce sens qu’elle créa des établissements agricoles et des maisons rurales d’une grandeur normale déterminée, c’est-à-dire qu’elle assura aux cultivateurs une portion de terre suffisante pour les mettre à même d’élever des sujets jouissant d’une honnête aisance et de condition non servile, et pour maintenir la charrue entre les mains des propriétaires et non de mercenaires (to keep the plough in the hands of the owners and not mere hirelings[3]). Ce qu’il fallait à

  1. L’édition originale des Chroniques de Holinshed a été publiée en 1577, en deux volumes. C’est un livre rare ; l’exemplaire qui se trouve au British Museum est défectueux. Son titre est : The firste volume of the Chronicles of England, Scoltande, and Irelande, etc. Faithfully gathered and set forth, by Raphael Holinshed. At London, imprinted for John Harrison. Même titre pour : The Laste volume. La deuxième édition en trois volumes, augmentée et continuée jusqu’à 1586, fut publiée par J. Hooker, etc., en 1587.
  2. Dans son Utopie, Thomas More parle de l’étrange pays « où les moutons mangent les hommes. »
  3. Bacon fait très bien ressortir comment l’existence d’une paysannerie libre et aisée est la condition d’une bonne infanterie : « Il était, dit-il, d’une merveilleuse importance pour la puissance et la force virile du royaume d’avoir des fermes assez considérables pour entretenir dans l’aisance des hommes solides et habiles, et pour fixer une grande partie du sol dans la possession de la yeomanry ou de gens d’une condition intermédiaire entre les nobles et les cottagers et valets de ferme… C’est en effet l’opinion générale des hommes de guerre les plus compétents… que la force principale d’une armée réside dans l’infanterie ou gens de pied. Mais, pour former une bonne infanterie, il faut des gens qui n’aient pas été élevée dans une condition servile ou nécessiteuse, mais dans la liberté et une certaine aisance. Si donc un État brille surtout par ses gentilshommes et beaux messieurs, tandis que les cultivateurs et