Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/319

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La forme parlementaire du vol commis sur les communes est celle de « lois sur la clôture des terres communales » (Bills for inclosures of commons). Ce sont en réalité des décrets au moyen desquels les propriétaires fonciers se font eux-mêmes cadeau des biens communaux, des décrets d’expropriation du peuple. Dans un plaidoyer d’avocat retors, sir F. M. Eden cherche à présenter la propriété communale comme propriété privée, bien qu’indivise encore, les landlords modernes ayant pris la place de leurs prédécesseurs, les seigneurs féodaux, mais il se réfute lui-même en demandant que le Parlement vote un statut général sanctionnant une fois pour toutes l’enclos des communaux. Et, non content d’avoir ainsi avoué qu’il faudrait un coup d’État parlementaire pour légaliser le transfert des biens communaux aux landlords, il consomme sa déroute en insistant, par acquit de conscience, sur l’indemnité due aux pauvres cultivateurs[1]. S’il n’y avait pas d’expropriés, il n’y avait évidemment personne à indemniser.

En même temps que la classe indépendante des yeomen était supplantée par celle des tenants at will, des petits fermiers dont le bail peut être résilié chaque année, race timide, servile, à la merci du bon plaisir seigneurial, — le vol systématique des terres communales, joint au pillage des domaines de l’État, contribuait à enfler les grandes fermes appelées au dix-huitième siècle « fermes à capital[2] » ou « fermes de marchands[3] », et à transformer la population des campagnes en prolétariat « disponible » pour l’industrie.

Cependant, le dix-huitième siècle ne comprit pas aussi bien que le dix-neuvième l’identité de ces deux termes : richesse de la nation, pauvreté du peuple. De là la polémique virulente sur l’enclos des communes que l’on rencontre dans la littérature économique de cette époque. Des matériaux immenses qu’elle nous a laissés sur ce sujet, il suffit d’extraire quelques passages qui feront fortement ressortir la situation d’alors

Dans un grand nombre de paroisses du Hertfordshire, écrit une plume indignée, vingt-quatre fermes renfermant chacune en moyenne de 50 à 150 acres ont été réunies en trois[4]. « Dans le Northamptonshire et le Lincolnshire il a été procédé en grand à la clôture des terrains communaux ; et la plupart des nouvelles seigneuries issues de cette opération ont été converties en pâturages, si bien que là où on labourait 1500 acres de terre, on n’en laboure plus que 50… Des ruines de maisons, de granges, d’étables, etc., voilà les seules traces laissées par le anciens habitants. En maint endroit, les centaines de demeures et de familles… ont été réduites à huit ou dix… Dans la plupart des paroisses où les clôtures ne datent que des quinze ou vingt dernières années, il n’y a qu’un petit nombre de propriétaires, comparé à celui qui cultivait le sol alors que les champs étaient ouverts. Il n’est pas rare de voir quatre ou cinq riches éleveurs de bétail usurper des domaines, naguère enclos, qui se trouvaient auparavant entre les mains de vingt ou trente fermiers et d’un grand nombre de petits propriétaires et de manants. Tous ces derniers et leurs familles sont expulsés de leurs possessions avec nombre d’autres familles qu’ils occupaient et entretenaient[5]. » Ce n’est pas seulement les terres en friche, mais souvent même celles qu’on avait cultivées, soit en commun, soit en payant une certaine redevance à la commune, que les propriétaires limitrophes s’annexèrent sous prétexte d’enclosure. « Je parle ici de la clôture de terrains et de champs déjà cultivés. Les écrivains mêmes qui soutiennent les clôtures conviennent que, dans ce cas, elles réduisent la culture, font hausser le prix des subsistances et amènent la dépopulation… Et, lors même qu’il ne s’agit que de terres incultes, l’opération telle qu’elle se pratique aujourd’hui enlève au pauvre une partie de ses moyens de subsistance et active le développement de fermes qui sont déjà trop grandes[6]. » « Quand le sol, dit le Dr Price, tombe dans les mains d’un petit nombre de grands fermiers, les petits fermiers [qu’il a, en un autre endroit, désignés comme autant de petits propriétaires et tenanciers vivant eux et leurs familles du produit de la terre qu’ils cultivent, des moutons, de la volaille, des porcs, etc. qu’ils envoient paître sur les communaux] — les petits fermiers seront transformés en autant de gens forcés de gagner leur subsistance en travaillant pour autrui et d’aller acheter au marché ce qui leur est nécessaire. Il se fera plus de travail peut-être, parce qu’il y aura plus de contrainte… Les villes et les manufactures grandiront, parce que l’on y chassera plus de gens en quête d’occupation. C’est en ce sens que la concentration des fermes opère spontanément et qu’elle a opéré depuis nombre d’années dans ce royaume[7]. En somme, et c’est ainsi qu’il résume l’effet général des enclos, la situation des classes inférieures du peuple a empiré sous tous les rapports : les petits propriétaires et fermiers ont été réduits à l’état de journaliers et de mercenaires, et en même temps il est devenu plus difficile de gagner sa vie dans cette

  1. Eden, l. c., Préface. — Les lois sur la clôture des communaux ne se font qu’en détail de sorte que sur la pétition de certains landlords, la Chambre des Communes vote un bill sanctionnant la clôture en tel endroit.
  2. Capital-farms : Two Letters on the Flour Trade and the Dearness of Corn, by a Person in business. Londres, 1767, p. 19, 20.)
  3. Merchant-farms : An Inquiry into the present High Prices of Provisions, Lond., 1767, p. 11, nota. Cet excellent écrit a pour auteur le Rév. Nathaniel Forster.
  4. Thomas Wright : A short address to the public on the monopoly of large farms, 1779, p. 23.
  5. Rev. Addington : Enquiry into the Reasons for and against enclosing open fields ; Lond. 1772, p. 37-43, passim
  6. Dr. R. Price, l. c., vol. II, p. 155. Qu’on lise Forster, Addington, Kent, Price et James Anderson, et que l’on compare le misérable bavardage du sycophante Mac Culloch dans son catalogue : The Litterature of Political Economy, Lond., 1845.
  7. L. c., p. 147.