Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/345

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Quel est donc dans les colonies le résultat du système régnant de propriété privée, fondée sur le travail propre de chacun, au lieu de l’être sur l’exploitation du travail d’autrui ? « Un système barbare qui disperse les producteurs et morcelle la richesse nationale[1]. » L’éparpillement des moyens de production entre les mains d’innombrables producteurs-­propriétaires travaillant à leur compte, anéantit, en même temps que la concentration capitaliste, la base capitaliste de toute espèce de travail combiné.

Toutes les entreprises de longue haleine, qui embrassent des années et nécessitent des avances considérables de capital fixe, deviennent problématiques. En Europe, le capital n’hésite pas un instant en pareil cas, car la classe ouvrière est son appartenance vivante, toujours disponible et toujours surabondante. Dans les pays coloniaux… mais Wakefield nous raconte à ce propos une anecdote touchante. Il s’entretenait avec quelques capitalistes du Canada et de l’État de New-York, où les flots de l’émigration restent souvent stagnants et déposent un sédiment de travailleurs. « Notre capital, soupire un des personnages du mélodrame, notre capital était déjà prêt pour bien des opérations dont l’exécution exigeait une grande période de temps : mais le moyen de rien entreprendre avec des ouvriers qui, nous le savons, nous auraient bientôt tourné le dos ! Si nous avions été certains de pouvoir fixer ces émigrants, nous les aurions avec joie engagés sur-le-champ, et à des prix élevés. Et malgré la certitude où nous étions de les perdre, nous les aurions cependant embauchés, si nous avions pu compter sur des remplaçants au fur et à mesure de nos besoins[2]. »

Après avoir fait pompeusement ressortir le contraste de l’agriculture capitaliste anglaise à « travail combiné » avec l’exploitation parcellaire des paysans américains, Wakefield laisse voir malgré lui le revers de la médaille. Il nous dépeint la masse du peuple américain comme indépendante, aisée, entreprenante et comparativement cultivée, tandis que « l’ouvrier agricole anglais est un misérable en haillons, un pauper… Dans quel pays, excepté l’Amérique du Nord et quelques colonies nouvelles, les salaires du travail libre employé à l’agriculture dépassent-ils tant soit peu les moyens de subsistance absolument indispensables au travailleur ? … En Angleterre, les chevaux de labour, qui constituent pour leurs maîtres une propriété de beaucoup de valeur, sont assurément beaucoup mieux nourris que les ouvriers ruraux[3]. » Mais, never mind ! Encore une fois, richesse de la nation et misère du peuple, c’est, par la nature des choses, inséparable.

Et maintenant, quel remède à cette gangrène anticapitaliste des colonies ? Si l’on voulait convertir à la fois toute la terre coloniale de propriété publique en propriété privée, on détruirait, il est vrai, le mal à sa racine, mais aussi, du même coup, — la colonie. Tout l’art consiste à faire d’une pierre deux coups. Le gouvernement doit donc vendre cette terre vierge à un prix artificiel, officiellement fixé par lui, sans nul égard à la loi de l’offre et la demande. L’immigrant sera ainsi forcé de travailler comme salarié assez longtemps, jusqu’à ce qu’il parvienne à gagner assez d’argent pour être à même d’acheter un champ et de devenir cultivateur indépendant[4]. Les fonds réalisés par la vente des terres à un prix presque prohibitif pour le travailleur immigrant, ces fonds qu’on prélève sur le salaire en dépit de la loi sacrée de l’offre et la demande, seront, à mesure qu’ils s’accroissent, employés par le gouvernement à importer des gueux d’Europe dans les colonies, afin que monsieur le capitaliste y trouve le marché de travail toujours copieusement garni de bras. Dès lors, tout sera pour le mieux dans la meilleure des colonies possibles. Voilà le grand secret de la « colonisation systématique » !

Wakefield s’écrie triomphalement : « Avec ce plan l’offre du travail sera nécessairement constante et régulière : premièrement, en effet, aucun travailleur n’étant capable de se procurer de la terre avant d’avoir travaillé pour de l’argent, tous les émigrants, par cela même qu’ils travailleront comme salariés en groupes combinés, vont produire à leur patron un capital qui le mettra en état d’employer encore plus de travailleurs ; secondement, tous ceux qui changent leur condition de salariés en celle de paysans doivent fournir du même coup, par l’achat des terres publiques, un fonds additionnel destiné à l’importation de nouveaux travailleurs dans les colonies[5]. »

Le prix de sol octroyé par l’État devra naturellement être suffisant (sufficient price), c’est-à-dire assez élevé « pour empêcher les travailleurs de devenir des paysans indépendants, avant que d’autres soient venus prendre leur place au marché du travail[6]. » Ce « prix suffisant du sol » n’est donc après tout

    hausse du salaire, ont été obligée de fournir l’excédent, d’abord sur leurs profits, ensuite sur leurs capitaux mêmes. Une foule de planteurs ont été ruinés de la sorte, d’autres ont fermé leurs ateliers pour échapper à une ruine imminente… Sans doute, il vaut mieux voir périr des accumulations de capitaux que des générations d’hommes (quelle générosité ! Excellent M. Molinari ! ), mais ne vaudrait-il pas mieux que ni les unes ni les autres ne périssent ? » (Molinari, l. c., p. 51, 52.) Monsieur Molinari ! monsieur Molinari ! Et que deviennent les dix commandements, Moïse et les prophètes, la loi de l’offre et la demande, si en Europe l’entrepreneur rogne sa part légitime à l’ouvrier et dans l’Inde occidentale, l’ouvrier à l’entrepreneur ? Mais quelle est donc s’il vous plait, cette part légitime que, de votre propre aveu, le capitaliste ne paie pas en Europe ? Allons, maître Molinari, vous éprouvez une démangeaison terrible de prêter là dans les colonies où les travailleurs sont assez simples a pour exploiter le capitaliste », un brin de secours policier à cette pauvre loi de l’offre et la demande, qui ailleurs, à votre dire, marche si bien toute seule.

  1. Wakefield, l. c., v. II, p. 52.
  2. L. c., p. 191, 192.
  3. L. c., v. I, p. 47, 246, 247.
  4. « C’est, ajoutez-vous, grâce à l’appropriation du sol et des capitaux que l’homme, qui n’a que ses bras, trouve de l’occupation et se fait un revenu… : C’est au contraire, grâce à l’appropriation individuelle du sol qu’il se trouve des hommes n’ayant que leurs bras… Quand vous mettez un homme dans le vide, vous vous emparez de l’atmosphère. Ainsi faites-vous, quand vous vous emparez du sol… C’est le mettre dans le vide de richesse, pour ne le laisser vivre qu’à votre volonté. » (Colins, l. c., t. III, p. 268, 271, passim.)
  5. Wakefield, l. c., v. II, p. 192.
  6. L. c., p. 45.