Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/36

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que le reflet des rapports de valeur de toute sorte de marchandises dans une seule espèce de marchandise. Que l’argent lui-même soit marchandise, cela ne peut donc être une découverte que pour celui qui prend pour point de départ sa forme tout achevée pour en arriver à son analyse ensuite[1]. Le mouvement des échanges donne à la marchandise qu’il transforme en argent non pas sa valeur, mais sa forme valeur spécifique. Confondant deux choses aussi disparates, on a été amené à considérer l’argent et l’or comme des valeurs purement imaginaires[2]. Le fait que l’argent dans certaines de ses fonctions peut être remplacé par de simples signes de lui-même a fait naître cette autre erreur qu’il n’est qu’un simple signe.

D’un autre côté, il est vrai, cette erreur faisait pressentir que, sous l’apparence d’un objet extérieur, la monnaie déguise en réalité un rapport social. Dans ce sens, toute marchandise serait un signe, parce qu’elle n’est valeur que comme enveloppe matérielle du travail humain dépensé dans sa production[3]. Mais dès qu’on ne voit plus que de simples signes dans les caractères sociaux que revêtent les choses, ou dans les caractères matériels que revêtent les déterminations sociales du travail sur la base d’un mode particulier de production, on leur prête le sens de fictions conventionnelles, sanctionnées par le prétendu consentement universel des hommes. C’était là le mode d’explication en vogue au dix-huitième siècle ; ne pouvant encore déchiffrer ni l’origine ni le développement des formes énigmatiques des rapports sociaux, on s’en débarrassait en déclarant qu’elles étaient d’invention humaine et non pas tombées du ciel.

Nous avons déjà fait la remarque que la forme équivalent d’une marchandise ne laisse rien savoir sur le montant de sa quantité de valeur. Si l’on sait que l’or est monnaie, c’est-à-dire échangeable contre toutes les marchandises, on ne sait point pour cela combien valent par exemple 10 livres d’or. Comme toute marchandise, l’argent ne peut exprimer sa propre quantité de valeur que, relativement, dans d’autres marchandises. Sa valeur propre est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production, et s’exprime dans le quantum de toute autre marchandise qui a exigé un travail de même durée[4]. Cette fixation de sa quantité de valeur relative a lieu à la source même de sa production dans son premier échange. Dès qu’il entre dans la circulation comme monnaie, sa valeur est donnée. Déjà dans les dernières années du XVIIe siècle, on avait bien constaté que la monnaie est marchandise ; l’analyse n’en était cependant qu’à ses premiers pas. La difficulté ne consiste pas à comprendre que la monnaie est marchandise, mais à savoir comment et pourquoi une marchandise devient monnaie[5].

  1. « L’argent et l’or eux-mêmes, auxquels nous pouvons donner le nom général de lingots, sont… des marchandises… dont la valeur… hausse et baisse. Le lingot a une plus grande valeur là où, avec un moindre poids, on achète une plus grande quantité de produits ou de marchandises du pays. » (A. Discourse on the general notions of Money, Trade and Exchange, as they stand in relations to each other, by a Merchant, London, 1695, p. 7.) « L’argent et l’or, monnayés ou non, quoiqu’ils servent de mesure à toutes les autres choses, sont des marchandises tout aussi bien que le vin, l’huile, le tabac, le drap et les étoffes. » (As Discourse concerning Trade, and that in particular of the East Indies, etc., London, 1689, p. 2.) « Les fonds et les richesses du royaume ne peuvent pas consister exclusivement en monnaie, et l’or et l’argent ne doivent pas être exclus du nombre des marchandises. » (The East India Trade, a most profitable Trade…, London, 1677, p. 4.)
  2. « L’or et l’argent ont leur valeur comme métaux avant qu’ils deviennent monnaie. » (Galiani, l. c.) Locke dit : « Le commun consentement des hommes assigna une valeur imaginaire à l’argent, à cause de ses qualités qui le rendaient propre à la monnaie. » Law, au contraire : « Je ne saurais concevoir comment différentes nations pourraient donner une valeur imaginaire à aucune chose… ou comment cette valeur imaginaire pourrait avoir été maintenue ? » Mais il n’entendait rien lui-même à cette question, car ailleurs il s’exprime ainsi : « L’argent s’échangeait sur le pied de ce qu’il était évalué pour les usages », c’est-à-dire d’après sa valeur réelle ; par son adoption comme monnaie il reçut une valeur additionnelle. » (Jean Law : Considérations sur le numéraire et le commerce. Daire. Édition des Économistes financiers du dix-huitième siècle, p. 470.)
  3. « L’argent en (des denrées) est le signe » (V. de Forbonnais : Eléments du commerce, Nouv. édit. Leyde, 1766, t. II, p. 143). « Comme signe il est attiré par les denrées. » (L. c., p. 155). « L’argent est un signe d’une chose et la représente » (Montesquieu, Esprit des lois.) « L’argent n’est pas simple signe, car il est lui-même richesse ; il ne représente pas les valeurs, il les équivaut.  » (Le Trosne, l. c., p. 910). Longtemps avant les économistes, les juristes avaient mis en vogue cette idée que l’argent n’est qu’un simple signe et que les métaux précieux n’ont qu’une valeur imaginaire. Valets et sycophantes du pouvoir royal, ils ont pendant tout le Moyen Age appuyé le droit des rois à la falsification des monnaies sur les traditions de l’Empire romain et sur le concept du rôle de l’argent tel qu’il se trouve dans les Pandectes. « Que aucun puisse ne doit faire doute, dit leur habile disciple Philippe de Valois dans un décret de 1346, que à nous et à notre majesté royale, n’appartienne seulement… le mestier, le fait, la provision et toute l’ordonnance des monnaies, de donner tel cours, et pour tel prix comme il nous plaît et bon nous semble. » C’était un dogme du droit romain que l’empereur décrétât la valeur de l’argent. Il était défendu expressément de le traiter comme une marchandise. « Pecunias veto nulli emere fas erit, nam in usu publico constitutas oportet non esse mercem. » On trouve d’excellents commentaires là-dessus dans G. F. Pagnini : Saggio sopra il giusto pregio delle cose, 1741. « Custodi, parte moderna, t. II. Dans la seconde partie de son écrit notamment, Pagnini dirige sa polémique contre les juristes.
  4. « Si un homme peut livrer à Londres une once d’argent extraite des mines du Pérou, dans le même temps qu’il lui faudrait pour produire un boisseau de grain, alors l’un est le prix naturel de l’autre. Maintenant, si un homme, par l’exploitation de mines plus nouvelles et plus riches, peut se procurer aussi facilement deux onces d’argent qu’auparavant une seule, le grain sera aussi bon marché à 10 shillings le boisseau qu’il l’était auparavant à 5 shillings, caeteris paribus (William Petty : A Treatise of Taxes and Contributions, London, 1667, p. 31).
  5. Maître Roscher, le professeur, nous apprend d’abord : « Que les fausses définitions de l’argent peuvent se diviser en deux groupes principaux : il y a celles d’après lesquelles il est plus et celles d’après lesquelles il est moins qu’une marchandise. » Puis il nous fournit un catalogue des écrits les plus bigarrés sur la nature de l’argent, ce qui ne jette pas la moindre lueur sur l’histoire réelle de la théorie. À la fin, arrive la morale : « On ne peut nier, dit-il, que la plupart des derniers économistes ont accordé peu d’attention aux particularités qui distinguent l’argent des autres marchandises (il est donc plus ou moins qu’une marchandise ? )… En ce sens, la réaction mi-mercantiliste de Ganilh, etc., n’est pas tout à fait sans fondement. » (Wilhelm Roscher : Les fondements de l’économie nationale, 3e édit., 1858, p. 207 et suiv.) Plus — moins — trop peu — en ce sens — pas tout à fait — quelle clarté et quelle précision dans les idées et le langage ! Et c’est un tel fatras d’éclectisme professoral que maître Roscher baptise modestement du nom de « méthode anatomico-physiologique » de l’économie politique ! On lui doit cependant une découverte, à savoir que l’argent est « une marchandise agréable. »