Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/67

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moins l’argument de Condillac souvent reproduit par des économistes modernes, quand ils essayent de prouver que la forme développée de l’échange, c’est-à-dire le commerce, est une source de plus-value. « Le commerce, est-il dit, par exemple, ajoute de la valeur aux produits, car ces derniers ont plus de valeur dans les mains du consommateur que dans celles du producteur, on doit donc le considérer rigoureusement (strictly) comme un acte de production[1]. » Mais on ne paye pas les marchandises deux fois, une fois leur valeur d’usage et l’autre fois leur valeur d’échange. Et si la valeur d’usage de la marchandise est plus utile à l’acheteur qu’au vendeur, sa forme argent est plus utile au vendeur qu’à l’acheteur. Sans cela la vendrait-il ? On pourrait donc dire tout aussi bien que l’acheteur accomplit rigoureusement un acte de production, quand il transforme par exemple les chaussettes du bonnetier en monnaie.

Tant que des marchandises, ou des marchandises et de l’argent de valeur égale, c’est-à-dire des équivalents, sont échangés, il est évident que personne ne tire de la circulation plus de valeur qu’il y en met. Alors aucune formation de plus-value ne peut avoir lieu. Mais quoique la circulation sous sa forme pure n’admette d’échange qu’entre équivalents, on sait bien que dans la réalité les choses se passent rien moins que purement. Supposons donc qu’il y ait échange entre non-équivalents.

Dans tous les cas, il n’y a sur le marché qu’échangiste en face d’échangiste, et la puissance qu’exercent ces personnages les uns sur les autres n’est que la puissance de leurs marchandises. La différence matérielle qui existe entre ces dernières est le motif matériel de l’échange et place les échangistes en un rapport de dépendance réciproque les uns avec les autres, en ce sens qu’aucun d’eux n’a entre les mains l’objet dont il a besoin et que chacun d’eux possède l’objet des besoins d’autrui. À part cette différence entre leurs utilités, il n’en existe plus qu’une autre entre les marchandises, la différence entre leur forme naturelle et leur forme valeur, l’argent. De même les échangistes ne se distinguent entre eux qu’à ce seul point de vue : les uns sont vendeurs, possesseurs de marchandises, les autres acheteurs, possesseurs d’argent.

Admettons maintenant que, par on ne sait quel privilège mystérieux, il soit donné au vendeur de vendre sa marchandise au-dessus de sa valeur, 110 par exemple quand elle ne vaut que 100, c’est-à-dire avec un enchérissement de 10 %. Le vendeur encaisse donc une plus-value de 10. Mais après avoir été vendeur, il devient acheteur. Un troisième échangiste se présente à lui comme vendeur et jouit à son tour du privilège de vendre la marchandise 10 % trop cher. Notre homme a donc gagné 10 d’un côté pour perdre 10 de l’autre[2]. Le résultat définitif est en réalité que tous les échangistes se vendent réciproquement leurs marchandises 10 % au-dessus de leur valeur ce qui est la même chose que s’ils les vendaient à leur valeur réelle. Une semblable hausse générale des prix produit le même effet que si les valeurs des marchandises, au lieu d’être estimées en or, l’étaient, par exemple, en argent. Leurs noms monétaires c’est-à-dire leurs prix nominaux s’élèveraient, mais leurs rapports de valeur resteraient les mêmes.

Supposons, au contraire, que ce soit le privilège de l’acheteur de payer les marchandises au-dessous de leur valeur. Il n’est pas même nécessaire ici de rappeler que l’acheteur redevient vendeur. Il était vendeur avant de devenir acheteur. Il a perdu déjà 10 % dans sa vente : qu’il gagne 10 % dans son achat et tout reste dans le même état[3].

La formation d’une plus-value et, conséquemment, la transformation de l’argent en capital ne peuvent donc provenir ni de ce que les vendeurs vendent les marchandises au-dessus de ce qu’elles valent, ni de ce que les acheteurs les achètent au-dessous[4].

Le problème n’est pas le moins du monde simplifié quand on y introduit des considérations étrangères, quand on dit, par exemple, avec Torrens : « La demande effective consiste dans le pouvoir et dans l’inclination (!) des consommateurs, que l’échange soit immédiat ou ait lieu par un intermédiaire, à donner pour les marchandises une certaine portion de tout ce qui compose le capital plus grande que ce que coûte leur production[5]. » Producteurs et consommateurs ne se présentent les uns aux autres dans la circulation que comme vendeurs et acheteurs. Soutenir que la plus-value résulte, pour les producteurs, de ce que les consommateurs payent les marchandises plus cher qu’elles ne valent, c’est vouloir déguiser cette proposition : les échangistes ont, en tant que vendeurs, le privilège de vendre trop cher. Le vendeur a produit lui-même la marchandise ou il en représente le producteur ; mais l’acheteur, lui aussi, a produit la marchandise convertie en argent, ou il tient la place de son producteur. Il y a donc aux deux pôles des producteurs ; ce qui les distingue, c’est que l’un achète et que l’autre vend. Que le possesseur de marchandises, sous le nom de produc-

    Condillac : « Dans une société formée, il n’y a de surabondant en aucun genre » En même temps, il le taquine en lui faisant remarquer que : « si les deux échangistes reçoivent également plus pour également moins, ils reçoivent tous deux autant l’un que l’autre. » C’est parce que Condillac n’a pas la moindre idée de la nature de la valeur d’échange que le professeur Roscher l’a pris pour patron de ses propres notions enfantines. V. son livre : Die Grundlagen der National OEkonomie, 3e édit., 1858.

  1. P. P. Newman : Elements of polit. econ., Andover and New York, 1835. p. 85.
  2. « L’augmentation de la valeur nominale des produits … n’enrichit pas les vendeurs puisque ce qu’ils gagnent comme vendeurs, ils le perdent précisément en qualité d’acheteurs. » (The essential principles of the wealth of nations, etc. London, 1797, p. 66.)
  3. « Si l’on est forcé de donner pour 18 livres une quantité de telle production qui en valait 24, lorsqu’on emploiera ce même argent à acheter, on aura également pour 18 livres ce que l’on payait 24 livres. » (Le Trosne, l. c. p. 897.)
  4. « Chaque vendeur ne peut donc parvenir à renchérir habituellement ses marchandises, qu’en se soumettant aussi à payer habituellement plus cher les marchandises des autres vendeurs ; et, par la même raison, chaque consommateur se peut parvenir à payer habituellement moins cher ce qu’il achète, qu’en se soumettant aussi à une diminution semblable sur le prix des choses qu’il vend. » (Mercier de la Rivière, l. c. p. 555.)
  5. R. Torrens : An Essay on the Production of Wealth, London, 1821, p. 349.