Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/95

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mi-journée de surtravail. Le fabricant anglais se sert pour son usage personnel de ce genre de calcul ; il dira, par exemple, que dans les huit premières heures ou deux tiers de la journée de travail il couvre les frais de son coton. Comme on le voit, la formule est juste ; c’est en fait la première formule transportée de l’espace dans le temps ; de l’espace où les parties du produit se trouvent toutes achevées et juxtaposées les unes aux autres, dans le temps, où elles se succèdent. Mais cette formule peut en même temps être accompagnée de tout un cortège d’idées barbares et baroques, surtout dans la cervelle de ceux qui, intéressés en pratique à l’accroissement de la valeur, ne le sont pas moins en théorie à se méprendre sur le sens de ce procès. On peut se figurer, par exemple, que notre fileur produit ou remplace dans les huit premières heures de son travail la valeur du coton, dans l’heure et les trente-six minutes suivantes la valeur des moyens de production consommés, dans l’heure et les douze minutes qui suivent le salaire, et qu’il ne consacre au fabricant pour la production de la plus-value que la célèbre « Dernière heure ». On attribue ainsi au fileur un double miracle, celui de produire coton, broches, machine à vapeur, charbon, huile, etc., à l’instant même où il file au moyen d’eux, et de faire ainsi d’un jour de travail cinq. Dans notre cas, par exemple, la production de la matière première et des instruments de travail exige quatre journées de travail de douze heures, et leur transformation en filés exige de son côté une autre journée de travail de douze heures. Mais la soif du lucre fait croire aisément à de pareils miracles et n’est jamais en peine de trouver le sycophante doctrinaire qui se charge de démontrer leur rationalité. C’est ce que va nous prouver l’exemple suivant d’une célébrité historique.


III
La Dernière heure de Senior.


Par un beau matin de l’année 1836, Nassau W. Senior, que l’on pourrait appeler le normalien des économistes anglais, également fameux par sa science économique et « son beau style », fut invité à venir apprendre à Manchester l’économie politique qu’il professait à Oxford. Les fabricants l’avaient élu leur défenseur contre le Factory Act nouvellement promulgué, et l’agitation des dix heures qui allait encore au-delà. Avec leur sens pratique ordinaire, ils avaient cependant reconnu que M. le professeur « wanted a good deal of finishing », avait grand besoin du coup de pouce de la fin pour être un savant accompli. Ils le firent donc venir à Manchester. Le professeur mit en style fleuri la leçon que lui avaient faite les fabricants, dans le pamphlet intitulé : Letters on the Factorv act, as it affects the cotton manufacture. London, 1837. Il est d’une lecture récréative comme on peut en juger par le morceau suivant :

« Avec la loi actuelle, aucune fabrique qui emploie des personnes au-dessous de dix-huit ans, ne peut travailler plus de 11 heures et ½ par jour, c’est-à-dire 12 heures pendant les 5 premiers jours de la semaine et 9 heures le samedi. Eh bien, l’analyse (!) suivante démontre que, dans une fabrique de ce genre, tout le profit net provient de la dernière heure. Un fabricant dépense 100 000 l. st. : 80 000 liv. st. en bâtiments et en machines, 20 000 liv. st. en matière première et en salaires. En supposant que le capital fasse une seule évolution par an et que le profit brut atteigne 15%, la fabrique doit livrer chaque année des marchandises pour une valeur de 115 000 liv. st.. Chacune des 23 demi-heures de travail produit chaque jour ou de cette somme. Sur ces qui forment l’entier des 115 000 liv. st. (constituting the whole 115 000 l. st.) , c’est-à-dire 100 000 liv. st. sur les 115 000, remplacent ou compensent seulement le capital ; ou 5000 liv. st. sur les 15 000 de profit brut (!) couvrent l’usure de la fabrique et des machines. Les qui restent, les deux dernières demi-heures de chaque jour produisent le profit net de 10%. Si donc, les prix restant les mêmes, la fabrique pouvait travailler 13 heures au lieu de 11 ½, et qu’on augmentât le capital circulant d’environ 2600 liv. st., le profit net serait plus que doublé. D’un autre côté, si les heures de travail étaient réduites d’une heure par jour, le profit net disparaîtrait ; si la réduction allait jusqu’à une 1 et ½, le profit brut disparaîtrait également[1]. »

Et voilà ce que M. le professeur appelle une analyse ! S’il ajoutait foi aux lamentations des fabricants, s’il croyait que les travailleurs consacrent la meilleure partie de la journée à la reproduction

  1. Senior, l. c., p.12, 13 Nous n’entrons pas dans les détails plus ou moins curieux, mais indifférents à notre but. Nous n’examinons point, par exemple, cette assertion que les fabricants font entrer la compensation de l’usure des machines, etc., c’est à dire d’une partie constitutive du capital, dans leur profit, brut ou net, propre ou malpropre. Nous ne contrôlons pas non plus l’exactitude ou la fausseté des chiffres avancés. Leonhard Horner dans « A letter to Mr. Senior, etc., London, 1837 », a démontré qu’ils n’avaient pas plus de valeur que la prétendue « analyse ». Leonhard Horner, un des Factory Inquiry Commissioners de 1833, inspecteur, ou plutôt en réalité censeur des fabriques jusqu’en 1859, s’est acquis des droits immortels à la reconnaissance de la classe ouvrière anglaise. Sa vie n’a été qu’un long combat non seulement contre les fabricants exaspérés, mais encore contre les ministres qui trouvaient infiniment plus important de compter « les voix » des maîtres fabricants dans la Chambre des communes que les heures de travail des « bras » dans la fabrique.

    L’exposition de Senior est confuse, indépendamment de la fausseté de son contenu. Voici, à proprement parler, ce qu’il voulait dire :

    Le fabricant occupe les ouvriers 11 h. ½ ou 23 demi-heures chaque jour. Le travail de l’année entière comme celui de chaque journée particulière, consiste en 11 h. ½ ou 23 demi heures (c’est à dire en 23s demi heures multipliées par le nombre des jours de travail pendant l’année). Ceci admis, les 23 demi heures de travail donnent le produit annuel de 115 000 liv. st., ½ heure de travail produit x 115 000 l. st., 20/2 heures de travail produisent x 115 000 l. = 115 000 l., c’est à dire compensent seulement le capital avancé. Restent 3 demi heures de travail qui produisent x 115 000 l. = 15 000 l., le profit brut. Sur ces 3 demi heures de travail une ½ produit x 115 000 l. = 5 000 l., ou compense seulement l’usure de la fabrique et des machines. Les deux dernières demi heures, c’est-à-dire la dernière heure de travail produit x 115 000 l. = 10 000 l. qui forment le profit net. Dans le texte, Senior transforme les vingt troisièmes parties du produit, en parties de la journée de travail elle même.