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MES SOUVENIRS

Je connaissais les lettres de Werther, j’en avais gardé le souvenir le plus ému. Me voir dans cette même maison, que Gœthe avait rendue célèbre en y faisant vivre d’amour son héros, m’impressionna profondément.

— J’ai de quoi, me dit en sortant de là Hartmann, compléter la visible et belle émotion que vous éprouvez.

Et, ce disant, il tira de sa poche un livre à la reliure jaunie par le temps. Ce livre n’était autre que la traduction française du roman de Gœthe. « Cette traduction est parfaite, » m’affirma Hartmann, en dépit de l’aphorisme traduttore traditore, qui veut qu’une traduction trahisse fatalement la pensée de l’auteur.

J’eus à peine ce livre entre les mains, qu’avides de le parcourir, nous entrâmes dans une de ces immenses brasseries comme on en voit partout en Allemagne. Nous nous y attablâmes en commandant des bocks aussi énormes que ceux de nos voisins. On distinguait, parmi les nombreux groupes, des étudiants, reconnaissables à leurs casquettes scolaires, jouant aux cartes, à différents jeux, et tenant presque tous une longue pipe en porcelaine à la bouche. En revanche, très peu de femmes.

Inutile d’ajouter ce que je dus subir dans cette épaisse et méphitique atmosphère imprégnée de l’odeur acre de la bière. Mais je ne pouvais m’arracher à la lecture de ces lettres brûlantes, d’où jaillissaient les sentiments de la plus intense passion. Quoi de plus suggestif, en effet, que les lignes suivantes, qu’entre tant d’autres nous retenons de ces luttes fameuses, et dont le trouble amer, douloureux et pro-