Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/157

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AUPRÈS D’UN MORT.

Mais il nous obsédait toujours ; on eût dit que son être immatériel, dégagé, libre, tout-puissant et dominateur, rôdait autour de nous. Et parfois aussi l’odeur infâme du corps décomposé nous arrivait, nous pénétrait, écœurante et vague.

Tout à coup, un frisson nous passa dans les os : un bruit, un petit bruit était venu de la chambre du mort. Nos regards furent aussitôt sur lui, et nous vîmes, oui, monsieur, nous vîmes parfaitement, l’un et l’autre, quelque chose de blanc courir sur le lit, tomber à terre sur le tapis, et disparaître sous un fauteuil.

Nous fûmes debout avant d’avoir eu le temps de penser à rien, fous d’une terreur stupide, prêts à fuir. Puis nous nous sommes regardés. Nous étions horriblement pâles. Nos cœurs battaient à soulever le drap de nos habits. Je parlai le premier.

— Tu as vu ?…

— Oui, j’ai vu.

— Est-ce qu’il n’est pas mort ?

— Mais puisqu’il entre en putréfaction !

— Qu’allons-nous faire ?

Mon compagnon prononça en hésitant :

— Il faut aller voir.

Je pris notre bougie, et j’entrai le premier, fouillant de l’œil toute la grande pièce aux coins noirs. Rien ne remuait plus ; et je m’approchai du lit. Mais je demeurai saisi de stupeur et d’épouvante : Schopenhauer ne riait plus ! Il grimaçait d’une horrible façon, la bouche serrée, les joues creusées profondément. Je balbutiai :

— Il n’est pas mort !

Mais l’odeur épouvantable me montait au nez, me suffoquait. Et je ne remuais plus, le regardant fixement, effaré comme devant une apparition.