Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/310

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ŒUVRES POSTHUMES.

ridicule. Il me semblait confusément que nous étions deux frères, perdus sur la terre, aussi isolés et sans défense l’un que l’autre. Il ne me quittait plus, dormait au pied de mon lit, mangeait à table malgré le mécontentement de mes parents et il me suivait dans mes courses solitaires.

Souvent je m’arrêtais sur les bords d’un fossé et je m’asseyais dans l’herbe. Sam aussitôt accourait, se couchait à mes côtés ou sur mes genoux et il soulevait ma main du bout de son museau afin de se faire caresser.

Un jour, vers la fin de juin, comme nous étions sur la route de Saint-Pierre-de-Chavrol, j’aperçus venir la diligence de Ravereau. Elle accourait au galop des quatre chevaux, avec son coffre jaune et la casquette de cuir noir qui coiffait son impériale. Le cocher faisait claquer son fouet ; un nuage de poussière s’élevait sous les roues de la lourde voiture, puis flottait par derrière, à la façon d’un nuage.

Et tout à coup, comme elle arrivait à moi, Sam, effrayé peut-être par le bruit et voulant me joindre, s’élança devant elle. Le pied d’un cheval le culbuta, je le vis rouler, tourner, se relever, retomber sous toutes ces jambes, puis la voiture entière eut deux grandes secousses, et j’aperçus derrière elle, dans la poussière, quelque chose qui s’agitait sur la route. Il était presque coupé en deux : tout l’intérieur de son ventre déchiré pendait, sortait avec des bouillons de sang. Il essayait de se relever, de marcher, mais les deux pattes de devant pouvaient seules remuer et grattaient la terre comme pour faire un trou ; les deux autres étaient déjà mortes. Et il hurlait affreusement, fou de douleur.

Il mourut en quelques minutes. Je ne pus exprimer ce que je ressentis et combien j’ai souffert. Je gardai la chambre pendant un mois.