Page:Maupassant - Phoques et baleines, paru dans Gil Blas, 9 février 1882.djvu/3

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comme des montagnes, elle les roule, les balance et les heurte, cette mer froide où vivent les monstres, les plus vastes bêtes créées.

Là-bas, sur le rivage, s’élève un grand bâtiment de bois tout simple, des cloisons de planches et un toit, rien de plus ; le flot vient en battre le pied ; et des treuils, des grues pareilles à celles des gares aux marchandises, se dressent devant l’entrée. C’est la grande usine où l’on travaille la chair des baleines. C’est de là que partent, c’est là que reviennent les bateaux pêcheurs.

L’ancienne baleine franche n’existe presque plus. Beaucoup plus grosse que la baleine bleue, elle vaut quarante à cinquante mille francs. La baleine bleue, moins grosse et beaucoup plus longue que sa sœur, très nombreuse encore, vaut environ sept mille francs. La baleine franche, mortellement frappée, surnageait ; l’autre coule ; aussi emploie-t-on pour la chasser de légers bateaux à vapeur qui la hissent à fleur d’eau et la remorquent ensuite jusqu’à l’établissement où l’industrie s’empare du corps.

Quand le Coligny vint mouiller en face du vaste hangar où sont disséqués ces monstres, il en arrivait chaque jour en si grand nombre que les ouvriers ne suffisaient plus. À peine la bête amarrée à terre, les hommes se jetaient dessus, enlevaient rapidement la peau et la graisse,