Page:Maupassant Bel-ami.djvu/137

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


l’avait aperçue depuis longtemps déjà. C’était Rachel qui rôdait autour d’eux avec une colère dans les yeux et des mots violents sur les lèvres.

Duroy l’avait frôlée tout à l’heure en traversant la foule, et elle lui avait dit : « Bonjour » tout bas avec un clignement d’oeil qui signifiait : « Je comprends. » Mais il n’avait point répondu à cette gentillesse dans la crainte d’être vu par sa maîtresse, et il avait passé froidement, le front haut, la lèvre dédaigneuse. La fille, qu’une jalousie inconsciente aiguillonnait déjà, revint sur ses pas, le frôla de nouveau et prononça d’une voix plus forte : « Bonjour, Georges. »

Il n’avait encore rien répondu. Alors elle s’était obstinée à être reconnue, saluée, et elle revenait sans cesse derrière la loge, attendant un moment favorable.

Dès qu’elle s’aperçut que Mme de Marelle la regardait, elle toucha du bout du doigt l’épaule de Duroy : — Bonjour. Tu vas bien ?

Mais il ne se retourna pas.

Elle reprit : — Eh bien ? es-tu devenu sourd depuis jeudi ?

Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui l’empêchait de se compromettre, même par un mot, avec cette drôlesse.

Elle se mit à rire, d’un rire de rage et dit : — Te voilà donc muet ? Madame t’a peut-être mordu la langue ?

Il fit un geste furieux, et d’une voix exaspérée :

— Qui est-ce qui vous permet de parler ? Filez ou je vous fais arrêter.

Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle gueula : — Ah ! c’est comme ça ! Va donc, mufle ! Quand on couche avec une femme, on la salue au moins. C’est pas une raison parce que t’es avec une autre pour ne pas me reconnaître aujourd’hui. Si tu m’avais seule-