Page:Maupassant Bel-ami.djvu/169

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vailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir !

Oh ! vous saurez cela ! Si vous réfléchissiez seulement un quart d’heure, vous la verriez.

Qu’attendez-vous ? De l’amour ? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.

Et puis, après ? De l’argent ? Pour quoi faire ? Pour payer des femmes ? Joli bonheur ! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte ?

Et puis encore ? De la gloire ? À quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d’amour ?

Et puis, après ? Toujours la mort pour finir.

Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l’espace. Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur et me crient : « La voilà ! »

Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer !

Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant presque qu’on l’écoutait.

Il reprit : — Et jamais un être ne revient, jamais… On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils ; mais mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans