Page:Maupassant Bel-ami.djvu/210

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Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du jour.

Il murmura, ne trouvant point d’autre terme assez imagé pour exprimer son admiration :

— Oh ! oui, c’est épatant, ça !

Forestier releva la tête vers sa femme et demanda :

— Donne-moi un peu d’air.

Elle répondit : — Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas encore attraper froid, et tu sais que ça ne te vaut rien dans ton état de santé.

Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui aurait voulu être un coup de poing et il murmura avec une grimace de colère, une grimace de mourant qui montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues et la saillie de tous les os : — Je te dis que j’étouffe. Qu’est-ce que ça te fait que je meure un jour plus tôt ou un jour plus tard, puisque je suis foutu…

Elle ouvrit toute grande la fenêtre.

Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse. C’était une brise molle, tiède, paisible, une brise de printemps nourrie déjà par les parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur cette côte. On y distinguait un goût puissant de résine et l’âcre saveur des eucalyptus.

Forestier la buvait d’une haleine courte et fiévreuse. Il crispa les ongles de ses mains sur les bras de son fauteuil, et dit d’une voix basse, sifflante, rageuse : — Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J’aimerais mieux crever dans une cave.

Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle regarda au loin, le front contre la vitre.

Duroy, mal à l’aise, aurait voulu causer avec le malade, le rassurer.