Page:Maupassant Bel-ami.djvu/245

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brise, avait l’air d’un énorme oiseau prêt à s’envoler.

Duroy murmura : — J’adore les environs de Paris, j’ai des souvenirs de fritures qui sont les meilleurs de mon existence.

Elle répondit : — Et les canots ! Comme c’est gentil de glisser sur l’eau au coucher du soleil.

Puis ils se turent comme s’ils n’avaient point osé continuer ces épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant peut-être déjà la poésie des regrets.

Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement.

— Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à Chatou.

Elle murmura : — Nous aurons tant de choses à faire ! — sur un ton qui semblait signifier : « Il faudra sacrifier l’agréable à l’utile. »

Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle transition il arriverait aux caresses. Il n’eût point été troublé de même devant l’ignorance d’une jeune fille ; mais l’intelligence alerte et rusée qu’il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude. Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop lent ou trop prompt.

Il serrait cette main par petites pressions, sans qu’elle répondît à son appel. Il dit :

— Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme.

Elle parut surprise : — Pourquoi ça ?

— Je ne sais pas. Ça me semble drôle. J’ai envie de vous embrasser, et je m’étonne d’en avoir le droit.

Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu’il baisa comme il eût baisé celle d’une sœur.

Il reprit : — La première fois que je vous ai vue (vous