Page:Maupassant Bel-ami.djvu/280

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par la contagion de la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un peu oppressés par la pesanteur de l’’atmosphère et par l’’émotion qui les envahissait.

Comme ils arrivaient au tournant qui suit les fortifications, ils s’’embrassèrent, et elle balbutia un peu confuse : — Nous sommes aussi gamins qu’’en allant à Rouen.

Le grand courant des voitures s’’était séparé à l’’entrée des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres s’’espaçaient un peu, mais la nuit épaisse des arbres, l’’air vivifié par les feuilles et par l’’humidité des ruisselets qu’’on entendait couler sous les branches, une sorte de fraîcheur du large espace nocturne tout paré d’’astres, donnaient aux baisers des couples roulants un charme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse.

Georges murmura : — Oh ! ma petite Made, — en la serrant contre lui.

Elle lui dit : — Te rappelles-tu la forêt de chez toi, comme c’’était sinistre. Il me semblait qu’’elle était pleine de bêtes affreuses et qu’’elle n’’avait pas de bout. Tandis qu’’ici, c’’est charmant. On sent des caresses dans le vent, et je sais bien que Sèvres est de l’’autre côté du Bois.

Il répondit : — Oh ! dans la forêt de chez moi, il n’’y avait pas autre chose que des cerfs, des renards, des chevreuils et des sangliers, et, par-ci, par-là, une maison de forestier.

Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le surprit comme si quelqu’’un le lui eût crié du fond d’’un fourré, et il se tut brusquement, ressaisi par ce malaise étrange et persistant, par cette irritation jalouse, rongeuse, invincible qui lui gâtait la vie depuis quelque temps.