Page:Maurice Denis Théories (1890-1910)-1920.djvu/227

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
213
le renoncement de carrière

tendre et bonne en était toute pénétrée. Il manque la Résurrection et le Ciel. Il a peint le purgatoire d’ici-bas, le lieu de ténèbre où s’ébauche la beauté future. C’est pourtant cet idéaliste qu’on nous présente comme le peintre de la Vie Moderne, comme un nouveau Velasquez. Dans les meetings où il apportait aux utopies socialistes l’appui de sa parole et de sa bonne foi, on pouvait croire que la tristesse de sa peintllre était faite d’indignation et de haine contre la société bourgeoise. Cependant je n’y vois ni révolte ni amertume, nil’âpreté des passions de notre époque, mais bien l’anachronisme d’une résignation attendrie. Je n’y vois pas davantage la bonne humeur, le sens de l’actualité, l’exubérance satisfaite du peintre Philippe IV — pour qui la vie n’était pas une vallée de larmes et qui savait jouir, sans arrière-pensée, des réalités de son temps… Mais peut-être que tout l’intérêt de notre époque est dans les abstractions et les rêves ; et qu’un Velasquez moderne, peintre à la mode et mondain, nous serait presque insupportable.

M. Élie Faure a raison d’insister, il le fait avec lyrisme, sur le sens intellectuel de cette œuvre, et d’y voir l’expression d’une philosophie. Je n’approuve pas qu’il faille chercher chez Lamark ou chez Spencer l’origine de tant de naïveté dans le renoncement, ni l’explication d’une telle onction dans l’austérité, mais j’incline à penser, comme M. Élie Faure, que la grande supériorité de l’artiste vient en effet de la qualité de sa pensée et de la qualité de son cœur.

Quand le temps a fait son œuvre et que les « points de vue » de notre critique seront démodés, on ne comprendra pas que Carrière ait été considéré par ses contemporains comme un peintre de valeurs [1], Dessinateur de silhouettes et de taches, ce n’est en aucun sens un coloriste. Le clair obscur dont il enveloppe ses formes si puissantes et si belles est un pur accident, un artifice de composition. La moindre sépia de Rembrandt comporte des oppositions

  1. Nous disions dans l’occident, février 1903. à propos d’une exposition de Mme Lisbeth (Delvolvé-Carrière), chez Durand-Ruel : On s’expliquerait volontiers devant les tableaux de Mme Delvolvé-Carrière sur ce qu’il faut entendre par le mot valeurs tant de fois défini et toujurs obscur, matière inépuisable qui alimente les entretiens des peintres.

    Il y a deux sortes de valeurs : les rapports de ton et de lumière et les rapport