Page:Mercure de France, t. 76, n° 275, 1er décembre 1908.djvu/26

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MERCVRE DE FRANCE — 1-XII-1908

défend — et non sans une certaine âpreté — les noms de Molière, de Corneille et de Racine contre un génie inculte comme Shakespeare : cela ne m’empêche nullement de trouver aussi un très grand charme dans la compagnie des tout derniers venus d’entre les Français. Je ne vois pas dans quel siècle de l’histoire on pourrait réunir, par un plus beau coup de filet, des psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris actuel : je nomme au hasard — car leur nombre est considérable — MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître et pour en distinguer un autre, de ceux de la forte race, un vrai latin que j’aime particulièrement, Guy de Maupassant. Je préfère, entre nous soit dit, cette génération même à ses maîtres qui ont été corrompus par la philosophie allemande. Partout où atteint l’Allemagne elle corrompt la culture. Ce n’est que depuis la Guerre que l’esprit a été « libéré » en France...

Stendhal est un des plus beaux hasards de ma vie, car tout ce qui fait époque chez moi m’a été amené par le hasard et nullement par des recommandations. Il est absolument inappréciable à cause de sa psychologie qui anticipe, à cause de son art de saisir les faits, un art qui rappelle celui du plus grand des réalistes (ex ungue Napoleonem —) enfin, et ce n’est pas là sa moindre qualité, comme honnête athée — une espèce rare en France et que l’on a de la peine à découvrir — honneur soit rendu à Prosper Mérimée !... Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal ? Il m’a enlevé l’une des meilleures plaisanteries d’athée que j’aurais pu faire : « La seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas »... Moi-même j’ai dit quelque part : Quelle fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence ? Dieu ...

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La plus haute conception du lyrisme m’a été donnée par Henri Heine. Je cherche en vain, dans tous les domaines qui s’étendent sur des milliers d’années, une musique à ce point douce et passionnée. Il possédait cette méchanceté divine sans laquelle je ne saurais imaginer la perfection. Je juge la valeur des hommes et des races selon le besoin qu’ils ont d’identifier leur dieu avec un satyre. — Et comme il manie la langue allemande ! On dira un jour que Henri et moi nous avons été de