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Page:Michaud - Biographie universelle ancienne et moderne - 1843 - Tome 1.djvu/302

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AKB

tôt il fut maître d’une partie du Décan ; mais, se réservant seulement la suzeraineté, il abandonna la possession réelle à Djehanguyr, dont il avait sujet de craindre l’humeur ardente et indomptable. Akbar satisfit ainsi l’ambition de son fils, tout en lui donnant assez d’occupation dans le Décan pour qu’il ne pût se rendre redoutable au dehors. Tel était surtout son but, et l’on peut dire qu’il l’atteignit complètement par cet acte d’une politique à la fois habile et généreuse, la seule qu’il ait jamais employée. Peu de temps après, Aboul-Fazl, le ministre et l’ami d’Akbar, fut assassiné par des bandits sur la route de Lahore. Ce crime fut attribue par quelques contemporains à la vengeance du Prince Daniel, dont Aboul-Fazl aurait publiquement blâmé les honteuses débauches. L’historien Ferishta traite de calomnie cette accusation, qu’il ne discute même pas. Sans nous prononcer pour ou contre, faisons remarquer seulement que la crainte de blesser la famille régnante en attaquant un de ses membres peut avoir influé sur l’opinion de Ferishta. Lorsque la tristesse causée par cet événement fut un peu dissipée, on célébra le mariage de Daniel. La joie que cette fête de famille jeta dans l’âme d’Akbar sembla ranimer ses forces épuisées par les fatigues et les travaux de tout genre ; mais la mort de Daniel, qui eut lieu à Burkanpour le 1er zelligge 1013 (10 avril 1604), à la suite d’une nuit de débauche, plongea l’empereur dans un affreux désespoir ; il tomba dangereusement malade, et, malgré les efforts des plus célèbres médecins arabes et persans, il expira le jour même ou commençait sa 61e année (11 djomady 2e 1014 ; 16 octobre 1605), il avait régné 49 ans 3 mois 1 jour. Un magnifique tombeau, aujourd’hui en ruines, lui fut élève à Secundra, sur la route de Delhi. Il existe de lui deux portraits : l’un est une magnifique miniature du manuscrit de Manucci que possède la bibliothèque royale ; l’autre est une peinture orientale reproduite en tête de l’History of Hindoustan, translated from Ferishta, by Alexander Dow. 3 vol. — La guerre réussit presque toujours à Akbar, mais son heureuse étoile peut revendiquer une large part dans les résultats qu’il obtint. Ce prince fut plutôt un soldat héroïque qu’un habile général. Réduit souvent, par sa vaillance inconsidérée, à des situations extrêmes, il en sortit à force de témérité. Il aimait le danger pour le danger lui-même ; et les historiens persans racontent avec complaisance les luttes qu’il prit plaisir à soutenir corps à corps avec des tigres monstrueux. Mais, pour nous, la gloire d’Akbar n’est pas dans ses vertus guerrières ; cette gloire est ailleurs, dans ses institutions, dans sa politique, dans le pureté de sa vie privée, même dans ses erreurs, qui furent toujours celles d’un homme de génie. Il ne faut pas s’abuser sur l’étendue de ses conquêtes : Baber en avait opéré trois fois plus ; mais conserver ces conquêtes, en un tout homogène de tant d’éléments disparates, telle fut la tâche immense et laborieuse qu’il accomplit. Il détruisit tous les pouvoirs, et les réorganisa sur le grand principe de la centralisation, qu’il semble avoir deviné. L’empire se composa de quinze soubah ou vice-royautés ; chaque soubah se divisa perganah, ou provinces, et chaque province en districts. Les provinces furent administrées par des naïb, qui, sous le commandement du soubahdar, étaient cependant en correspondance directe avec le premier ministre Mais voici quelques faits dignes d’être médites. L’arbitraire seul avait jusqu’alors présidé à la répartition des impôts ; Akbar leur donna deux bases équitables, la propriété, le revenu. La première de ces bases fut déterminée au moyen d’un cadastre général de l’empire ; la deuxième, par des mercuriales relevées périodiquement dans chacun des soubah. Une vaste administration financière embrassa tout l’empire ; et quelques règlements crées par Akbar se retrouvent en France, entre autres, l’obligation imposée aux percepteurs de verser leurs recettes au trésor public, dès qu’elles s’élèvent à une certaine somme. Comprenant que les nationalités diverses et antagonistes dont sa composaient ses États étaient incompatibles avec une organisation compacte et forte, l’empereur s’appliqua à les effacer par tous les moyens que peut suggérer une politique habile et prévoyante : un système uniforme de poids et mesures fut imposé à toutes les provinces ; une ère nouvelle fut établie sur les débris de toutes les chronologies employées jusqu’alors, et qui, suivant Aboul-Fazl, étaient au nombre de vingt, y compris l’ère de Jésus-Christ et l’hégire. Cette ère nouvelle fut nommée la grande ère ou l’ère d’Akbar. Bien qu’établie seulement en l’année de l’hégire 992 (1585), on la fit commencer du jour de l’avènement de son fondateur. Elle avait l’avantage immense de supprimer les calculs si compliqués des chronologies arabes, en substituant aux mois lunaires et à leurs jours intercalaires des mois solaires de trente ou trente et un jours, sur le modèle des calendriers d’Europe ; seulement, les noms persans furent conserves. Certes un prince, accomplissant au 16e siècle, à deux mille lieues de l’Europe, et dans un pays demi-barbare, des réformes d’une si haute importance et dont l’utilité ne lui était révélée que par son propre génie, un tel prince, disons-nous, ne fut pas un homme ordinaire ; sa gloire, jusqu’ici en partie effacée par le sanglant éclat des noms de Djenguiz et Timour, devrait s’élever de toute la supériorité de la raison et de la philosophie sur l’ignorance et la force brutale. Donnons maintenant un aperçu des richesses d’Akbar. En 1601, l’empire, compose seulement alors de 12 soubah, comprenant 105 provinces et 737 cantons, produisait un revenu annuel de 90,745,881 roupies, équivalant a 9,074,588,100 fr.[1] ; les officiers de la maison du

  1. Par une erreur inexplicable, M. Kasimirski, dans son article Akber de l’encyclopédie nouvelle, a donné pour chiffre des revenus de l’empire mogol 9,074,588,100 roupies, produisant, selon lui, 400 milliards de francs. Quand même l’exagération de ce chiffre effrayant n’en accuserait pas la fausseté, nous ferions remarquer que 9,074,810,000 roupies donneraient en francs, non pas 400 milliards mais bien 907,438,810,000. Du reste l’Ayeen Akberi donne positivement le chiffre que nous adoptons. Si nous relevons cette inexactitude, c’est uniquement dans l’intérêt de la vérité, car l’article Akber, de l’Encyclopédie nouvelle, est remarquable parmi tant de remarquables articles qui composant ce recueil, dont la réputation est loin d’égaler le mérite.