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ANN

ne pouvait voir qu’avec peine le possesseur de l’héritage de Bourgogne devenir le maître de la Bretagne, et offrir ainsi aux Anglais un moyen d’attaquer le royaume de tous côtés. Charles VIII était fiancé à la fille de Maximilien, qui demeurait en France en attendant qu’elle eût l’âge requis pour célébrer son mariage ; il s’agissait de lui enlever sa femme, et de lui renvoyer sa fille. Anne de Beaujeu, sœur et tutrice de Charles VIII, tenta l’entreprise et réussit. Le maréchal de Rieux, Dunois, le prince d’Orange, qui avaient voulu marier la duchesse à Alain d’Albret ou au duc d’Orléans, depuis Louis XII, furent gagnés, et bientôt on annonça à Anne de Bretagne que son union avec Maximilien n’était pas valide. Le comte de Dunois et le duc d’Orléans se rendirent en Bretagne pour nouer des négociations. Charles vint avec une armée assiéger Rennes et conquérir sa femme ; Maximilien, retenu par les révoltes des Flamands, ne put défendre ses intérêts ; et Anne, abandonnée à elle-même, accepta la main du roi de France. Le mariage se fit à Langeais le 6 décembre 1491, Anne se réservant la souveraineté de ses États. Il fut inséré dans le contrat « que, le roi venant à mourir sans enfant, la reine serait obligée d’épouser son successeur à la couronne, et que, si elle le précédait, le duché demeurerait au roi de France. » Anne gouverna le royaume avec une grande habileté pendant expédition de Charles VIII en Italie ; elle s’était sincèrement attachée à ce prince, peu favorisé des dons de la nature, mais d’une bonté si parfaite qu’il était impossible de ne pas l’aimer. À la mort de ce monarque, qui arriva le 7 avril 1498, Anne donna les plus grandes marques de douleur, et prit le deuil en noir, quoique les reines jusqu’alors l’eussent porté en blanc. La perte de son époux lui rappelait plus vivement la mort des trois fils qu’elle en avait eus ; mais sa douleur ne l’empêcha point de penser aux intérêts des Bretons : elle se retira au milieu d’eux, assembla les états à Rennes, et fit plusieurs belles ordonnances. Louis XII craignait de perdre une si belle occasion de réunir la Bretagne à la couronne, et, d’ailleurs, il avait montré une passion assez vive pour l’héritière de ce duché, avant qu’elle épousât Charles VIII. Il entama des négociations pour amener Anne de Bretagne à remplir les conditions de son contrat. En même temps il obtenait son divorce avec Jeanne, seconde fille de Louis XI, dont il avait été forcé d’accepter la main. Le 8 janvier 1499, il épousa la veuve de son prédécesseur. De cette union naquirent plusieurs enfants ; deux filles seulement vécurent. L’aînée, Claude de France, épousa le duc d’Angoulême, qui régna sous le nom de François Ier. C’est alors que le duché de Bretagne fut irrévocablement réuni à la couronne. Pour faire l’éloge de la reine Anne, il suffirait de remarquer qu’elle captiva sans partage Louis XII, connu par l’inconstance de ses amours, et qu’elle soutint constamment, contre toutes les cabales de la cour, le cardinal d’Amboise, l’ami et le premier ministre de son époux. On a dit que François Ier avait attiré les femmes à la cour ; il trouva cet usage établi par la reine Anne, qui aimait l’éclat, la représentation, et qui fixa auprès de sa personne un grand nombre de demoiselles auxquelles on donnait le titre de filles d’honneur de la reine, titre bien mérité, car jamais les mœurs en France ne furent meilleures qu’a cette époque. Ces filles de la reine ont été remplacées, en 1675, par les dames du palais. Les revenus du duché de Bretagne, que la reine s’était réservés, étaient employés par elle à soulager les veuves, les orphelins, les pauvres religieux ; elle étendait aussi ses bienfaits sur les savants, dont elle aimait l’entretien ; et lorsque le roi allait combattre en Italie, elle se rendait à Lyon, afin d’être plus à portée de faire des présents aux capitaines qui se distinguaient, et de remettre en équipage ceux que le sort de la guerre avait maltraités. Malgré ses libéralités et son goût pour les fêtes, elle administrait ses revenus avec tant d’ordre, que son trésor était toujours rempli ; aussi, lorsqu’en 1501 les chrétiens se liguèrent contre les Turcs, elle équipa à ses frais douze des plus grands vaisseaux de cette expédition. Cette princesse ne fut point sans quelques défauts : son caractère était entier, impérieux ; Louis XII, qui l’excusait en disant « qu’il faut souffrir quelque chose d’une femme, quand elle aime son mari et son honneur, » se laissait dominer par elle. On connaît la fable des Biches qui perdirent leurs corne : pour s’être égalées aux Cerfs, que ce prince lui cita, pour lui faire comprendre qu’il n’appartenait pas à son sexe d’intervenir dans les affaires de l’État et de l’Église. Quelques actions de sa vie ont autorisé à croire qu’elle poussait la fierté jusqu’à ne pouvoir supporter une insulte sans en tirer vengeance. Le maréchal de Gié en fit une funeste épreuve ; mais les vertus qu’elle possédait en si grand nombre, les bienfaits qu’elle répandit, la pureté de ses mœurs, ont rendu sa mémoire chère aux Français, et les historiens étrangers se sont accordés pour faire son éloge. Elle mourut au château de Blois, le 9 janvier 1514, et fut enterrée à St-Denis. C’est la première reine de France qui ait eu des gardes, des gentilshommes à elle, et qui ait donné en son nom audience aux ambassadeurs ; mais elle agissait en cela comme souveraine de Bretagne. Il existe à la bibliothèque royale un monument précieux du goût qu’avait cette princesse pour les sciences et les arts : c’est son livre d’heures, en manuscrit, in-4o. Suivant l’usage du temps, il est orné de figures en miniature, très-bien exécutées ; il y en a une pour chaque mois, représentant les opérations agricoles ; les autres figures représentent les fêtes de l’année. Toutes les marges sont décorées de la figure d’une plante, avec des insectes d’après nature. Les plantes sont au nombre de trois cents, presque toutes reconnaissables, et dont plusieurs ne seraient pas rendues aujourd’hui avec plus de goût et d’exactitude. Cette suite de dessins, qui est de la fin du 15e siècle, peut être regardée comme l’herbier le plus complet que l’on ait de cette époque, et on doit présumer

    lurent point tenir compte de cette consommation du mariage par procureur, et les courtisans ne firent qu’en rire. S—t.