Page:Michel-Ange - L’Œuvre littéraire, trad. d’Agen, 1911.djvu/150

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MICHEL-ANGE.

autres parents et amis affectionnés), mon père, secrètement, à mon insu, contre toute raison et seulement pour favoriser l’abbé, me fit donation de tout son bien, privant ainsi sans aucun motif tous ses autres enfants et neveux. Cette action, aussi peu honnête que raisonnable, m’a tant affligée et troublée, que je me trouve depuis sans sentiment aucun quand je considère qu’il ne convenait pas à mon père de déposséder ses filles légitimes chargées de seize enfants, tant mâles que femelles, pour me faire sa seule légataire, moi qu’il avait déjà favorisée d’une dot beaucoup plus grande que celle de mes sœurs, ma dot s’étant élevée à 1.000 florins, et celle de mes sœurs à 200 seulement pour chacune. V. S. peut estimer quel dommage cette donation porte à mes pauvres sœurs, qui sont pourtant aussi filles légitimes que moi de notre père.

Mais Dieu, à qui la fraude et le mensonge déplaisent, n’a pas voulu permettre une telle iniquité. Avant que l’époux vînt à moi, la Providence a fait découvrir à mes sœurs et à moi cette donation. Comme elle me déplaît outre mesure, voulant montrer mon affection à mes sœurs et à mes chers neveux, et prouver au monde que je n’avais pas connu de telles embûches et tromperies, j’ai cherché, du mieux que je l’ai su et pu, à découvrir ce méfait consommé avec le consentement du père de l’époux et celui de l’abbé. J’ai voulu rétrocéder et donner à mes sœurs tout ce que mon père m’avait donné à moi, me contentant de ma première dot et voulant, comme c’est convenable, que mes sœurs en aient autant que j’en ai eu. Mais eux, les parents du futur, manquant de cette charité qui convient aux chrétiens, ils n’ont pas voulu y consentir. Bien mieux, ils ont fait et font plus de compte de ma dot que de mon corps ; et moi, d’une âme plus généreuse, j’ai pris et tiens la ferme proposition de faire plus de compte de mes sœurs et de leurs maris et enfants que de tout ce qu’a pu me léguer mon père ; étant bien assurée qu’en ne faisant point ainsi, je serais perpétuellement en inimitié continuelle avec mes sœurs, leurs maris et enfants. C’est pourquoi je me résolus à m’adresser au père de mon mari ; et je lui dis, toute anxieuse et dégoûtée, ce qui me paraissait raisonnable, en le suppliant de vouloir bien se contenter de ma première dot et de ne vouloir pas être cause, pour son fils et pour moi, de perpétuelles inimitiés entre mes sœurs, leurs maris et leurs fils. Je ne tirai de lui aucune résolution ; aussi j’envoyai ma mère chez l’abbé pour lui faire la même protestation que j’avais faite au père de mon futur ; je le priai de la même manière. Mais lui, aussi peu raisonnable, dit qu’il ne voulait consentir à aucune rétrocession ni remise ; bien plus, il signifia a ma mère que, si j’étais mécontente et peu satisfaite de la donation et des conséquences qui s’ensuivraient, je n’avais plus qu’à agir à ma guise, et ils agiraient à la leur. C’est pourquoi ceux-ci, ne voulant pas consentir à ma proposition raisonnable, et, de mon côté, ayant eu de mauvais et de nombreux renseignements sur le compte de mon promis, qui est avarié du mal français, — jeune homme peu courtois et rien moins que vertueux, ajoutant à cela bien d’autres défauts de sa personne et un si petit avoir qu’il ne compte pour presque rien, — j’ai rendu public que je ne voulais d’aucune sorte être la femme de ce dernier, et j’ai fait savoir aux siens qu’ils agissent à leur guise, car j’agirais à la mienne.

À la suite de tout cela, je me trouve bien mal contente et peu satisfaite,