Page:Michel-Ange - L’Œuvre littéraire, trad. d’Agen, 1911.djvu/220

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MICHEL-ANGE.

Ce qui est sujet à la mort ne saurait offrir de bonheur au sage ; il ne doit point s’attacher à ce que le temps peut flétrir.

Les désirs effrénés des sens, ces désirs qui tuent l’âme, ne sont pas de l’amour. L’amour épure nos âmes ici-bas ; après la mort, il les divinise.


Sonnet III
La forza d’un bel volto…

Par la puissance de la beauté qui seule me charme ici-bas, je prends l’essor vers les cieux ; et je monte vivant au milieu des élus, faveur rarement accordée aux mortels.

La créature est tellement en harmonie avec le créateur, que je m’élève par de sublimes pensées jusqu’à Dieu même, au sein de qui je puise mes paroles et mes sentiments, plein du feu dont je brûle pour cette noble dame.

Si mes regards ne peuvent se détacher des siens, c’est que je reconnais en eux seuls le flambeau qui doit me guider vers Dieu,

Et qu’embrasé des feux dont ils brillent, je goûte, au milieu de ma flamme, cette ineffable joie qui sourit éternellement dans le ciel.


Sonnet IV
Molto diletta al gusto…

Combien il plaît, quand on sait le juger, cet art sublime qui, saisissant à la fois les traits et les attitudes, nous offre, dans des membres de cire, ou de terre, ou de marbre, un être presque animé !

Si jamais le temps outrageux et barbare mutile, brise ou détruit ce chef-d’œuvre de l’art, sa beauté première revit dans la pensée où elle ne s’est pas imprimée en vain.

Aussi tes divins attraits, image de la perfection qui embellit le ciel même, s’offrent à nous sur la terre comme une œuvre de l’artiste éternel.

Quand ils auront souffert les injures du temps, ils n’en seront que plus profondément gravés dans mon cœur passionné pour ce beau que, ni les ans, ni les hivers, ne peuvent jamais changer.


Sonnet V
Non so se e’ s’ è…

Est-ce l’éclat ravissant du créateur suprême qui me frappe, qui me saisit ? Est-ce quelque autre beauté que mon imagination ou ma mémoire vient offrir à mon cœur ?

Est-ce enfin la lumière brillante, dont rayonnait mon âme dans son état primitif, qui, rejaillissant en elle aujourd’hui, y cause cette impression brûlante d’où semblent naître mes pleurs ?

Ah ! j’ignore ce que je sens, ce que je vois, ce qui m’entraîne : la cause en est hors de moi ; je crois l’apercevoir chez un autre, et ne puis l’expliquer.

Femme adorable ! ce je ne sais quoi qui m’agite, cette douceur mêlée d’amertume, je l’éprouve depuis que je vous ai vue. Vos yeux seuls en sont donc la cause ?