Page:Michelet - OC, Histoire de la Révolution française, t. 4.djvu/322

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le petit et le pauvre, qui fut forcé, par mille vexations, de se recommander, comme on disait, à son puissant voisin, de prendre à cens sa propre terre, de donner au seigneur la propriété pour conserver au moins l’usage ?

« Tu es libre, bonhomme, la terre aussi, et ta famille aussi, nous ne te prenons rien. Seulement songes-y ! La terre libre, au milieu des fiefs, a cette propriété singulière qu’elle ne produit plus. Nous ne te prenons rien. Seulement tes voisins, en bons voisins, la visiteront, cette terre ; les chevaux, les chiens du seigneur, la courront à plaisir ; c’est plus court pour aller aux bois. Les pages du seigneur sont gais ; ils mettront le feu à la queue de tes vaches, sans malice, pour rire seulement. Ta fille aux champs, ils la prendront, non pour lui faire du mal, mais seulement pour rire ; ils la rendront le lendemain… » Quand tout cela lui était arrivé, quand il avait épuisé les maux du serf, alors cet homme libre s’en venait librement et, non sans quelques larmes, mettait ses mains dans les mains du seigneur… « Monseigneur, je vous donne ma foi, ma terre, tout ce que j’avais, je le perds, je vous l’offre et le donne. Désormais il est vôtre, et je le tiens de vous… » Voilà un contrat libre du bon temps féodal.

L’horreur de ce contrat, c’est que cette terre ainsi donnée et asservie, loin d’alléger le sort du propriétaire, l’asservissait lui-même, et, pour avoir donné sa terre, il se trouvait avoir donné son corps, celui des siens ! Tous serfs !… Ceci n’est pas une figure,