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LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION

peut-être le secret défenseur de la reine, de l’enfant du Temple, de tous les persécutés.

Danton avait connu au Parlement le père de la jeune fille, qui était huissier audiencier. Devenu ministre, il lui fit avoir une bonne place à la marine. Mais, tout obligée que la famille était à Danton, elle ne se montra point facile à ses vues de mariage. La mère, nullement dominée par la terreur de son nom, lui reprocha sèchement et Septembre, qu’il n’avait pas fait, et la mort du roi, qu’il eût voulu sauver.

Danton se garda bien de plaider. Il fit ce qu’on fait en pareil cas quand on veut gagner son procès, qu’on est amoureux et pressé : il se repentit. Il avoua, ce qui était vrai, que les excès de l’anarchie lui étaient chaque jour plus difficiles à supporter, qu’il se sentait déjà bien las de la Révolution, etc.

S’il répugnait tant, à la mère, il ne plaisait guère à la fille. Mlle Louise Gély, délicate et jolie personne, élevée dans cette famille bourgeoise de vieille roche, d’honnêtes gens médiocres, était toute dans la tradition de l’Ancien-Régime. Elle éprouvait près de Danton de l’étonnement et un peu de peur, bien plus que d’amour. Cet étrange personnage tout ensemble lion et homme, lui restait incompréhensible. Il avait beau limer ses dents, adoucir ses griffes, elle n’était nullement rassurée devant ce monstre sublime.

Le monstre était pourtant bon homme, mais tout ce qu’il avait de grand tournait contre lui. Ce mystère d’énergie sauvage, cette poétique laideur illuminée d’éclairs, cette force du puissant mâle d’où jaillissait un flot vivant d’idées, de paroles éternelles,