Page:Mickiewicz - Les Slaves, tome 1.djvu/36

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patrie, pour eux, la patrie, pour tout Polonais, est, elle vit partout où bat le cœur fidèle de ses enfants !

Ainsi conçue, elle offre un spectacle peu ordinaire. Les provinces qui composent l’État peuvent en être détachées, mais, aux yeux de la littérature et de la nationalité, elles font toujours partie de la patrie idéale. C’est pour cette raison que nos provinces conquises par les puissances étrangères n’ont jamais cessé d’être regardées comme appartenant à la Pologne. Elles avaient leurs nonces à la Diète, leurs siéges dans le Sénat, leurs juges et leurs magistrats répandus au milieu des autres autorités actives du pays. La Pologne, en agissant ainsi, est la seule nation qui ait suivi les voies de l’Église catholique, qui nomme des évêques dans toutes les parties de l’univers, leur confère des pouvoirs réels légaux, et fait acte de suzeraineté morale sur les contrées où elle n’a plus de puissance temporelle.

De ce côté des Karpathes se dessinent donc deux littératures, l’une tendant à l’unité d’abord, puis adorant le pouvoir, et poussant enfin le pouvoir à l’absolutisme. Il est très vrai ce mot d’un poëte, prononcé dans une assemblée française : « La puissance russe est patiente comme le temps, et vaste comme l’espace. » Jamais cette puissance n’a, en effet, désigné de frontières où elle dût s’arrêter. L’autre littérature a pour mobile le patriotisme, et ce patriotisme ne reconnaît également nulle frontière. Pour la Pologne littéraire et sociale l’idée de patrie est autre que l’idée matérielle et égoïste des Grecs et des