Page:Mirbeau - La Vache tachetée.djvu/75

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Le poitrinaire


Une terrasse fleurie de roses et parfumée par l’ombre odorante des mimosas. Devant la terrasse, des jardins, en pente, plantés de palmiers, d’oliviers, d’eucalyptus, descendent doucement, semés ça et là de villas claires, jusqu’à la mer. La mer est toute bleue, et sur sa surface immobile, criblée de paillettes étincelantes, au loin, passent de blancs vols de barques. Au-dessus, le ciel est pur, d’un bleu qui va se poudrant d’or et se lavant de rose à l’horizon. Sur la route qui longe le pied de la terrasse, des promeneurs, des voitures se croisent sans cesse. Une joie circule dans l’air ; le soleil met une gaîté charmante sur toute chose, alentour. Le poitrinaire est assis, presque couché, dans un grand fauteuil, parmi des coussins ; sa tête repose sur un oreiller où l’ombre des feuilles voisines dessine de mouvantes arabesques. Il est pâle, d’une pâleur cireuse, avec une roseur pourprée aux pommettes et, dans ses yeux humides, un presque surnaturel éclat. Il a les mains, des mains longues et décharnées, posées sur un plaid très chaud qui lui enveloppe les jambes. Près de lui, sa mère se livre, distraite et douloureuse, à un vain travail de crochet. Elle le regarde souvent, rajuste le plaid,