Page:Mirbeau - Lettres de ma chaumière.djvu/426

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Tiens, ce matin, j’ai fait route avec un jeune seigneur… Il portait sur son dos un gros sac, et ce sac était plein d’or. Trouvant son fardeau trop lourd, il m’a dit : « Tu as les reins solides et ton épaule est habituée à ployer sous les faix écrasants, porte cet or. » Je butais contre les pierres ; trois fois, je suis tombé… Et le jeune seigneur me donnait des coups : « Marche donc, imbécile ! » Il s’arrêta au bord de la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond : « Il faut que je m’amuse, fit-il. Regarde, je vais jeter cet or dans la rivière. » — « Hélas, lui dis-je, puisque vous voulez jeter cet or dans la rivière, vous m’en donnerez un peu. Oh ! bien peu, de quoi n’avoir pas trop froid, de quoi n’avoir pas trop faim. » Il m’a craché à la figure, m’a chassé à coups de pierres et ensuite, prenant l’or à poignées, il l’a lancé dans la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond. Puis il est reparti en riant… Sur son passage, tous les gens, riches et pauvres, s’inclinaient très bas,