Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/130

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inventions de l’autre. Voire mais, que fera-il si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme : le jambon fait boire, le boire desaltere, parquoy le jambon desaltere ? Qu’il s’en mocque. Il est plus subtil de s’en mocquer que d’y respondre. Qu’il emprunte d’Aristippus cette plaisante contrefinesse : Pourquoi le deslieray-je, puis que, tout lié, il m’empesche ? Quelqu’un proposoit contre Cleanthes des finesses dialectiques, à qui Chrysippus dit : Joue-toi de ces battelages avec les enfans, et ne destourne à cela les pensées serieuses d’un homme d’aage. Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophismata, luy doivent persuader une mensonge, cela est dangereux ; mais si elles demeurent sans effect et ne l’esmeuvent qu’à rire, je ne voy pas pourquoy il s’en doive donner garde. Il en est de si sots, qui se destournent de leur voye un quart de lieue, pour courir apres un beau mot ; aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conveniant. Et l’autre : Sunt qui alicujus verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne tors mon fil pour l’aller querir. Au rebours c’est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le François n’y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aucune souvenance des mots. Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné comme vehement et brusque : Haec demum sapiet dictio, quae feriet, plustost difficile qu’ennuieux, esloingné d’affectation, desreglé, descousu et hardy : chaque lopin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Caesar ; et si ne sens pas bien pour quoy il l’en appelle. J’ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre jeunesse, au port de leurs vestemens : un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui represente une fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l’art. Mais je la trouve encore mieus employée en la forme du parler. Toute affectation, nommeement en la gayeté et liberté françoise, est mesadvenante au cortisan. Et, en une monarchie, tout Gentil’homme doit estre dressé à la façon d’un cortisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. Je n’ayme point de tissure où les liaisons et les coutures paroissent, tout ainsi qu’en un beau corps, il ne faut qu’on y puisse compter les os et les veines. Quae veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui ? L’éloquence faict injure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens c’est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée : de mesmes, au langage, la recherche des frases nouvelles et de mots peu cogneuz vient d’une ambition puerile et pedantesque. Peusse-je ne me servir que de ceux qui servent aux hales à Paris ! Aristophanes le grammairien n’y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots et la fin de son art oratoire, qui estoit perspicuité de langage seulement. L’imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout un peuple ; l’imitation du juger, de l’inventer ne va pas si vite. La plus part des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robbe, pensent tres-faucement tenir un pareil corps. La force et les nerfs ne s’empruntent point ; les atours et le manteau s’emprunte. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesme les Essais : mais je ne sçay s’ils pensent de mesmes. Les Atheniens (dict Platon) ont pour leur part le soing de l’abondance et elegance du parler ; les Lacedemoniens, de la briefveté, et ceux de Crete, de la fecundité des conceptions plus que du langage : ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu’il avoit deux sortes de disciples : les uns, qu’il nommoit φιλολόγους, curieux d’apprendre les choses, qui estoyent ses