Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/159

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Tu me défends de ſentir mon tourment :
Et ſi veux bien que je meure en t’aimant.
Si je ne ſens, comment veux-tu que j’aime ?

XVI.

Oh l’ai-je dit ? Hélas l’ai-je ſongé ?
Ou ſi pour vrai j’ai dit blaſphème-t-elle ?
S’a fauſſe langue, il faut que l’honneur d’elle
De moi, par moi, de ſur moi, ſoyt vengé.
Mon cœur chez toy, oſ madame, eſt logé :
Là donne-luy quelque geſne nouvelle :
Fais-luy ſouffrir quelque peine cruelle :
Fais, fais-luy tout, fors luy donner congé.
Or ſeras-tu (je le ſais) trop humaine,
Et ne pourras longuement voir ma peine.
Mais un tel fait, faut-il qu’il ſe pardonne ?
À tout le moins haut je me dédirai
De mes ſonnets, & me démentirai,
Pour ces deux faux, cinq cents vrais je t’en donne.

XVII.

Si ma raiſon en moy s’eſt pu remettre,
Si recouvrer aſteure je me puis,
Si j’ai du ſens, ſi plus homme je ſuis,
Je t’en mercie, oſ bienheureuſe lettre.
Qui m’eût (hélas) qui m’eût ſu reconnaître
Lorſqu’enragé vaincu de mes ennuis,
En blaſphémant ma dame je pourſuis ?
De loin, honteux, je te vis lors paraître
Ô ſaint papier, alors je me revins,
Et devers toy dévotement je vins.
Je te donnerais un autel pour ce fait,
Qu’on vît les traits de cette main divine.
Mais de les voir aucun homme n’eſt digne,