Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/171

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vray-semblable que cet extreme ravage d’eaux ait faict des changemens estranges aux habitations de la terre, comme on tient que la mer a retranché la Sycile d’avec l’Italie,

Haec loca, vi quondam et vasta convulsa ruina,
Dissiluisse ferunt, cum protinus utraque tellus
Una foret ;

Chipre d’avec la Surie, l’Isle de Negrepont de la terre ferme de la Boeoce ; et joint ailleurs les terres qui estoyent divisées, comblant de limon et de sable les fosses d’entre-deux,

sterilisque diu palus aptaque remis
Vicinas urbes alit, et grave sentit aratrum.

Mais il n’y a pas grande apparence que cette Isle soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir : car elle touchoit quasi l’Espaigne, et ce seroit un effect incroyable d’inundation de l’en avoir reculée, comme elle est, de plus de douze cens lieues ; outre ce que les navigations des modernes ont des-ja presque descouvert que ce n’est point une isle, ains terre ferme, et continente avec l’Inde orientale d’un costé, et avec les terres qui sont soubs les deux poles d’autre part ; ou, si elle en est separée, que c’est d’un si petit destroit et intervalle qu’elle ne merite pas d’estre nommée isle pour cela. Il semble qu’il y aye des mouvemens, naturels les uns, les autres fievreux, en ces grands corps comme aux nostres. Quand je considere l’impression que ma riviere de Dordoigne faict de mon temps vers la rive droicte de sa descente, et qu’en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, je vois bien que c’est une agitation extraordinaire : car, si elle fut tousjours allée ce train, ou deut aller à l’advenir, la figure du monde seroit renversée. Mais il leur prend des changements : tantost elles s’espendent d’un costé, tantost d’un autre ; tantost elles se contiennent. Je ne parle pas des soudaines inondations de quoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere, Sieur