Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/223

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ailleurs une balafre.

Voylà pourquoy les poetes feignent les amours de Jupiter conduites soubs autre visage que le sien ; et, de tant de practiques amoureuses qu’ils luy attribuent, il n’en est qu’une seule, ce me semble, où il se trouve en sa grandeur et Majesté. Mais revenons à Hyeron : il recite aussi combien il sent d’incommoditez en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs ; et qu’en toutes ses actions il se trouve enveloppé d’une facheuse presse. De vray, à voir les nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans inconnuz, j’en ay eu souvent plus de pitié que d’envie. Le Roy Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition que les Roys : leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là où les Roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs.

Et ne m’est jamais tombé en fantasie que ce fut quelque notable commodité à la vie d’un homme d’entendement, d’avoir une vingtaine de contrerolleurs à sa chaise percée ; ny que les services d’un homme qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables que d’un bon valet et bien experimenté. Les avantages principesques sont quasi avantages imaginaires. Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Caesar appelle Roytelets tous les Seigneurs ayant justice en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien avant avec nos Roys. Et voyez aux Provinces esloingnées de la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cerimonie d’un Seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets ; et voyes aussi le vol de son imagination : il n’est rien plus Royal ; il oyt parler de son maistre une fois l’an, comme du Roy de Perse, et ne le recognoit que par quelque vieux cousinage