Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/246

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plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouet, desquelles la moindre qui viendra à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup que l’air vous conduict,

Et quo ferre velint permittere vulnera ventis :
Ensis habet vires, et gens quaecunque virorum est,
Bella gerit gladiis.

Mais, quant à cett’ arme là, j’en parleray plus amplement où je feray comparaison des armes anciennes aux nostres ; et, sauf l’estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est apprivoisé, je croy que c’est un’ arme de fort peu d’effect, et espere que nous en quitterons un jour l’usage. Celle dequoy les Italiens se servoient, de jet et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient Phalarica une certaine espèce de javeline, armée par le bout d’un fer de trois pieds, affin qu’il peust percer d’outre en outre un homme armé ; et se lançoit tantost de la main en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiégez : la hante, revestue d’estouppe empoixée et huilée, s’enflammoit de sa course ; et, s’attachant au corps ou au bouclier, ostoit tout usage d’armes et de membres. Toutesfois il me semble que, pour venir au joindre, elle portast aussi empeschement à l’assaillant, et que le champ, jonché de ces tronçons bruslans, produisist en la meslée une commune incommodité, magnum stridens contorta phalarica venit Fulminis acta modo. Ils avoyent d’autres moyens, à quoy l’usage les adressoit, et qui nous semblent incroyables par inexperience, par où ils suppleoyent au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs piles de telle roideur que souvent ils en enfiloyent deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes n’estoient pas moins certains et loingtains : saxis globosis funda mare apertum incessentes : coronas modici circuli, magno ex intervallo loci, assueti trajicere : non capita modo hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent. Leurs pieces de batterie representoient, comme l’effect, aussi le tintamarre des nostres : ad ictus moenium cum terribili sonitu editos pavor et trepidatio cepit. Les Gaulois nos cousins en Asie, haïssoyent ces armes traistresses et volantes, duits à combatre main à main avec plus de courage. Non tam patentibus plagis moventur : ubi latior quam altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant : idem, cum aculeus sagittae aut glandis abditae introrsus tenui vulnere in speciem urit, tum, in rabiem et pudorem tam parvae perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi : peinture bien voisine d’une arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraitte, rencontrerent une nation qui les endommagea merveilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues qu’à les reprendre à la main on les pouvoit rejetter à la mode d’un dard, et perçoient de part en part le bouclier et un homme armé. Les engeins que Dionysius inventa à Siracuse à tirer gros traits massifs et des pierres d’horrible grandeur, d’une si longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inventions. Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu’avoit, sur sa mule, un maistre Pierre Pol, Docteur en Theologie, que Monstrelet recite avoir accoustumé se promener par la ville de Paris, assis de costé, comme les femmes. Il dit aussi ailleurs que les Gascons avoient des chevaux terribles, accoustumez de virer en courant, dequoy les François, Picards, Flamens et Brabançons faisoient grand miracle : pour n’avoir accoustumé de le voir, ce sont ses mots. Caesar, parlant de ceux de Suede : Aux rencontres qui se font à cheval, dict-il, ils se jettent souvent à terre pour combattre à pié, ayant accoustumé leurs chevaux de ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptement, s’il en est besoing ; et, selon leur coustume, il n’est rien si vilain et si làche que d’user de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en usent : de maniere que, fort peu en nombre, ils ne craignent pas d’en assaillir plusieurs. Ce que j’ay admiré autresfois, de voir un cheval dressé à se manier à toutes mains avec une baguette, la bride avallée sur ses oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se servoient de leurs chevaux sans selle et sans bride.