Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/69

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Je ne suis pas deliberée de vous forger autres nouveaux passetemps,

Nam tibi praeterea quod machiner, inveniamque


Quod placeat, nihil

est, eadem sunt omnia semper.

Faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’equalité est la premiere piece de l’equité. Qui se peut plaindre d’estre comprins, où tous sont comprins ? Aussi avez-vous beau vivre, vous n’en rebattrez rien du temps que vous avez à estre mort : c’est pour neant : aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craignez, comme si vous estiez mort en nourrisse,

licet, quod vis, vivendo vincere secla,
Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit.

Et si vous metteray en tel point, auquel vous n’aurez aucun mescontentement,

In vera nescis nullum fore morte alium te,
Qui possit vivus tibi te lugere peremptum,
Stansque jacentem.

Ny ne desirerez la vie que vous plaingnez tant,

Nec sibi enim quisquam tum se vitamque requirit,
Nec desiderium nostri nos afficit ullum.

La mort est moins à craindre que rien, s’il y avoit quelque chose de moins,

multo mortem minus ad nos esse putandum


Si minus esse potest

quam quod nihil esse videmus.

Elle ne vous concerne ny mort ny vif : vif, parce que vous estes : mort, par ce que vous n’estes plus. Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé avant vostre naissance : et ne vous touche non plus,

Respice enim quam nil ad nos ante acta vetustas
Temporis aeterni fuerit.

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vescu long temps, qui a peu vescu : attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous jamais n’arriver là, où vous alliez sans cesse ? encore n’y a il chemin qui n’aye son issue. Et si la compagnie vous peut soulager : le monde ne va-il pas mesme train que vous allez ?

omnia te vita perfuncta sequentur.