Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 3.djvu/51

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hargneux et triste qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie et s’empoigne et paist aux malheurs : comme les mouches, qui ne peuvent tenir contre un corps bien poly et bien lissé, et s’attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux ; et comme les vantouses qui ne hument et appetent que le mauvais sang. Au reste, je me suis ordonné d’oser dire tout ce que j’ose faire, et me desplais des pensées mesmes impubliables. La pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide comme je trouve laid et lache de ne l’oser avouer. Chacun est discret en la confession, on le devoit estre en l’action : la hardiesse de faillir est aucunement compensée et bridée par la hardiesse de le confesser. Qui s’obligeroit à tout dire, s’obligeroit à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire. Dieu veuille que cet excès de ma licence attire nos hommes jusques à la liberté, par dessus ces vertus couardes et mineuses nées de nos imperfections : qu’aux despens de mon immoderation je les attire jusques au point de la raison’Il faut voir son vice et l’estudier pour le redire. Ceux qui le celent à autruy, le celent ordinairement à eux mesmes. Et ne le tiennent pas pour assés couvert, s’ils le voyent ; ils le soustrayent et desguisent à leur propre conscience. Quare vitia sua nemo confitetur ? Quia etiam nunc in illis est ; somnium narrare vigilantis est. Les maux du cors s’esclaircissent en augmentant. Nous trouvons que c’est goutte que nous nommions rheume ou foulure. Les maux de l’ame s’obscurcissent en leur force ; le plus malade les sent le moins. Voylà pourquoy il les faut souvant remanier au jour, d’une main impiteuse, les ouvrir et arracher du creus de nostre poitrine. Comme en matiere de bienfaicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c’est par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en devoir confesser ? Je souffre peine à me feindre, si que j’evite de prendre les secrets d’autruy en garde, n’ayant pas bien le cœur de desadvouer ma science. Je puis la taire, mais la nyer je ne puis sans effort et desplaisir. Pour estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation. C’est peu, au service des princes, d’estre secret, si on n’est menteur encore. Celuy qui s’enquestoit à Thales Milesius s’il devoit solemnellement nier d’avoir paillardé, s’il se fut addressé à moy, je lui eusse respondu qu’il ne le devoit pas faire, car le mentir me semble encore pire que la paillardise. Thales conseilla tout autrement, et qu’il jurast, pour garentir le plus par le moins. Toutesfois ce conseil n’estoit pas tant election de vice que multiplication. Sur quoy, disons ce mot en passant, qu’on faict bon marché à un homme de conscience quand on luy propose quelque difficulté au contrepois du vice ; mais, quand on l’enferme entre deux vices, on le met à un rude chois, comme on fit Origene : ou qu’il idolatrast, ou qu’il se souffrit jouyr charnellement à un grand vilain Aethiopien qu’on luy presenta. Il subit la premiere condition, et vitieusement, dict on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon leur erreur, celles qui nous protestent, en ce temps, qu’elles aymeroient mieux charger leur conscience