Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 3.djvu/83

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ne sont pas actions qui empeschent les operations de nostre ame. En celles-là nous gardons nostre avantage sur elles ; cette-cy met toute autre pensée soubs le joug, abrutit et abestit par son imperieuse authorité toute la theologie et philosophie qui en est en Platon ; et si il ne s’en plaint pas. Par tout ailleurs vous pouvez garder quelque decence : toutes autres operations souffrent des reigles d’honnesteté ; cette-cy ne se peut pas seulement imaginer que vitieuse ou ridicule. Trouvez y, pour voir, un proceder sage et discret. Alexandre disoit qu’il se connoissoit principallement mortel par cette action et par le dormir : le sommeil suffoque et supprime les facultez de nostre ame ; la besongne les absorbe et dissipe de mesme. Certes, c’est une marque non seulement de nostre corruption originelle, mais aussi de nostre vanité et deformité. D’un costé, nature nous y pousse, ayant attaché à ce desir la plus noble, utile et plaisante de toutes ses operations ; et la nous laisse, d’autre part, accuser et fuyr comme insolente et deshonneste, en rougir et recommander l’abstinence. Sommes nous pas bien bruttes de nommer brutale l’operation qui nous faict ? Les peuples, és religions, se sont rencontrez en plusieurs convenances, comme sacrifices, luminaires, encensements, jeunes, offrandes, et, entre autres, en la condemnation de cette action. Toutes les opinions y viennent, outre l’usage si estendu du tronçonnement du prepuce qui en est une punition. Nous avons à l’avanture raison de nous blasmer de faire une si sotte production que l’homme ; d’appeller l’action honteuse, et honteuses les parties qui y servent, (asteure sont les miennes proprement honteuses et peneuses). Les Esseniens de quoy parle Pline, se maintenoient sans nourrice, sans maillot, plusieurs siecles, de l’abbord des estrangers qui, suivants cette belle humeur, se rangeoient continuellement à eux : ayant toute une nation hazardé de s’exterminer plustost que s’engager à un embrassement feminin, et de perdre la suite des hommes plustost que d’en forger un. Ils disent que Zenon n’eut affaire à femme qu’une fois en sa vie : et que ce fut par civilité, pour ne sembler dedaigner trop obstinement le sexe. Chacun fuit à le voir naistre, chacun suit à le voir mourir. Pour le destruire, on cerche un champ spacieux en pleine lumiere ; pour le construire, on se musse dans un creux tenebreux et contraint. C’est le devoir de se cacher et rougir pour le faire ; et c’est gloire, et naissent plusieurs vertus de le sçavoir deffaire. L’un est injure, l’autre est grace : car Aristote dict que bonifier quelqu’un, c’est le tuer, en certaine frase de son pays. Les Atheniens, pour apparier la deffaveur de ces deux actions, ayants à mundifier l’isle de Delos et se justifier envers Apollo, defendirent au pourpris d’icelle tout enterrement et tout enfantement ensemble. Nostri nosmet poenitet. Nous estimons à vice nostre estre. Il y a des nations qui se couvrent en mangeant. Je sçay une dame, et