Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/154

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impatience me les allonge toujours ; et, lorsque celui qui a été tant attendu est prêt d’arriver, il se fait dans mon cœur une révolution soudaine : ma main tremble d’ouvrir une lettre fatale ; cette inquiétude qui me désespéroit, je la trouve l’état le plus heureux où je puisse être, et je crains d’en sortir par un coup plus cruel pour moi que mille morts.

Mais, quelque raison que j’aie eue de sortir de ma patrie, quoique je doive ma vie à ma retraite, je ne puis plus, Nessir, rester dans cet affreux exil. Et ne mourrois-je pas tout de même, en proie à mes chagrins ? J’ai pressé mille fois Rica de quitter cette terre étrangère ; mais il s’oppose à toutes mes résolutions ; il m’attache ici par mille prétextes : il semble qu’il ait oublié sa patrie ; ou plutôt il semble qu’il m’ait oublié moi-même, tant il est insensible à mes déplaisirs.

Malheureux que je suis ! Je souhaite de revoir ma patrie, peut-être pour devenir plus malheureux encore ! Eh ! qu’y ferai-je ? Je vais rapporter ma tête à mes ennemis. Ce n’est pas tout : j’entrerai dans le sérail ; il faut que j’y demande compte du temps funeste de mon absence : et si j’y trouve des coupables, que deviendrai-je ? Et si la seule idée m’accable de si loin, que sera-ce, lorsque ma présence la rendra plus vive ? que sera-ce, s’il faut que je voie, s’il faut que j’entende ce que je n’ose imaginer sans frémir ? que sera-ce, enfin, s’il faut que des châtiments que je prononcerai moi-même soient des marques éternelles de ma confusion et de mon désespoir ?

J’irai m’enfermer dans des murs plus terribles pour moi que pour les femmes qui y sont gardées ; j’y porterai tous mes soupçons ; leurs