Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/18

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Le premier eunuque d’un négociant d’Ispahan la marchandoit avec moi ; mais elle se déroboit dédaigneusement à ses regards et sembloit chercher les miens, comme si elle avoit voulu me dire qu’un vil marchand n’étoit pas digne d’elle, et qu’elle étoit destinée à un plus illustre époux.

Je te l’avoue, je sens en moi-même une joie secrète quand je pense aux charmes de cette belle personne : il me semble que je la vois entrer dans le sérail de ton frère ; je me plais à prévoir l’étonnement de toutes ses femmes : la douleur impérieuse des unes ; l’affliction muette, mais plus douloureuse, des autres ; la consolation maligne de celles qui n’espèrent plus rien ; et l’ambition irritée de celles qui espèrent encore.

Je vais, d’un bout du royaume à l’autre, faire changer tout un sérail de face. Que de passions je vais émouvoir ! Que de craintes et de peines je prépare !

Cependant, dans le trouble du dedans, le dehors ne sera pas moins tranquille : les grandes révolutions seront cachées dans le fond du cœur ; les chagrins seront dévorés et les joies, contenues ; l’obéissance ne sera pas moins exacte, et la règle moins inflexible ; la douceur, toujours contrainte de paroître, sortira du fond même du désespoir.

Nous remarquons que, plus nous avons de femmes sous nos yeux, moins elles nous donnent d’embarras. Une plus grande nécessité de plaire, moins de facilité de s’unir, plus d’exemples de soumission, tout cela leur forme des chaînes. Les unes sont sans cesse attentives sur les démarches des autres : il semble que, de concert avec nous, elles travaillent à se rendre plus dépendantes ; elles