Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/60

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pécule, qu’il possédoit aux conditions que son maître lui imposoit ; avec ce pécule, il travailloit et se tournoit du côté où le portoit son industrie. Celui-ci faisoit valoir la banque ; celui-là se donnoit au commerce de la mer ; l’un vendoit des marchandises en détail ; l’autre s’appliquoit à quelque art mécanique, ou bien affermoit et faisoit valoir des terres : mais il n’y en avoit aucun qui ne s’attachât de tout son pouvoir à faire profiter ce pécule, qui lui procuroit, en même temps l’aisance dans la servitude présente, et l’espérance d’une liberté future : cela faisoit un peuple laborieux, animoit les arts et l’industrie.

Ces esclaves, devenus riches par leurs soins et leur travail, se faisoient affranchir, et devenoient citoyens. La république se réparoit sans cesse, et recevoit dans son sein de nouvelles familles, à mesure que les anciennes se détruisoient.

J’aurai peut-être, dans mes lettres suivantes, occasion de te prouver que plus il y a d’hommes dans un État, plus le commerce y fleurit ; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y fleurit, plus le nombre des hommes y augmente : ces deux choses s’entr’aident et se favorisent nécessairement.

Si cela est, combien ce nombre prodigieux d’esclaves, toujours laborieux, devoit-il s’accroître et s’augmenter ! L’industrie et l’abondance les faisoient naître ; et eux, de leur côté, faisoient naître l’abondance et l’industrie.

De Paris, le 16 de la lune de Chahban 1718.