Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/91

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18 août[1] ; il ne fut pris que le lendemain : peut-on perdre à si beau jeu ?

« Lorsque je vis que la flotte d’Espagne débarquoit en Sardaigne, je jugeai qu’elle en feroit la conquête : je le dis, et cela se trouva vrai. Enflé de ce succès, j’ajoutai que cette flotte victorieuse iroit débarquer à Final pour faire la conquête du Milanès. Comme je trouvai de la résistance à faire recevoir cette idée, je voulus la soutenir glorieusement : je pariai cinquante pistoles, et je les perdis encore ; car ce diable d’Alberoni, malgré la foi des traités, envoya sa flotte en Sicile, et trompa tout à la fois deux grands politiques, le duc de Savoie et moi.

« Tout cela, Monsieur, me déroute si fort que j’ai résolu de prédire toujours et de ne parier jamais. Autrefois nous ne connaissions point aux Tuileries l’usage des paris, et feu M. le comte de L… ne les souffroit guère ; mais, depuis qu’une troupe de petits-maîtres s’est mêlée parmi nous, nous ne savons plus où nous en sommes. À peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle, qu’un de ces jeunes gens propose de parier contre.

« L’autre jour, comme j’ouvrois mon manuscrit et accommodois mes lunettes sur mon nez, un de ces fanfarons, saisissant justement l’intervalle du premier mot au second, me dit : Je parie cent pistoles que non. Je fis semblant de n’avoir pas fait d’attention à cette extravagance ; et, reprenant la parole d’une voix plus forte, je dis : M. le maréchal de *** ayant appris… Cela est faux, me dit-il, vous avez toujours des

  1. 1717