Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes I.djvu/24

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sonnait, il se trouvait quelquefois que l’aiguille semblait avoir compté le nombre des historiettes de la bonne dame.

Enfoncée dans un grand fauteuil, Emmeline écoutait gravement ; je n’ai pas besoin d’ajouter que cette gravité était troublée à chaque instant par un fou rire et les questions les plus plaisantes. À travers les scrupules et les réticences indispensables, madame de Marsan déchiffrait sa tante, comme un manuscrit précieux où il manque nombre de feuillets, que l’intelligence du lecteur doit remplacer ; le monde lui apparut sous un nouvel aspect ; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il fallait connaître et saisir les fils. Elle prit dans cette pensée une indulgence pour les autres qu’elle a toujours conservée ; il semble, en effet, que rien ne la choque, et personne n’est moins sévère qu’elle pour ses amis ; cela vient de ce que l’expérience l’a forcée à se regarder comme un être à part, et qu’en s’amusant innocemment des faiblesses d’autrui elle a renoncé à les imiter.

Ce fut alors que, de retour à Paris, elle devint cette comtesse de Marsan dont on a tant parlé, et qui fut si vite à la mode. Ce n’était plus la petite Duval, ni la jeune mariée turbulente et presque toujours décoiffée. Une seule épreuve et sa volonté l’avaient subitement métamorphosée. C’était une femme de tête et de cœur qui ne voulait ni amours ni conquêtes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire partout. Il