Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes I.djvu/38

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



V


Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi légèrement ? Gilbert était sorti joyeux pour se rendre à cette soirée ; il revint tremblant comme une feuille. Ce qu’il y avait dans ces vers d’un peu exagéré et d’un peu plus que vrai, était devenu vrai dès que la comtesse y avait touché. Elle n’avait cependant rien répondu, et, devant tant de témoins, impossible de l’interroger. Était-elle offensée ? Comment interpréter son silence ? Parlerait-elle la première fois, et que dirait-elle ? Son image se présentait tantôt froide et sévère, tantôt douce et riante. Gilbert ne put supporter l’incertitude ; après une nuit sans sommeil, il retourna chez la comtesse ; il apprit qu’elle venait de partir en poste, et qu’elle était au Moulin de May.

Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demandé par hasard si elle comptait aller à la campagne, et qu’elle lui avait répondu que non ; ce souvenir le frappa tout à coup. — C’est à cause de moi qu’elle part, se dit-il, elle me craint, elle m’aime ! À ce dernier mot, il s’arrêta. Sa poitrine était oppressée ; il respirait à peine, et je ne sais quelle frayeur le sai-