Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes I.djvu/48

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meline, son intelligence, son imagination enthousiaste, toutes les nobles qualités renfermées en elle souffraient à son insu. Les larmes qu’elle croyait répandre sans raison demandaient à couler malgré elle, et la forçaient d’en chercher le motif ; tout alors le lui apprenait, ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes même et sa vie solitaire ; il fallait aimer et combattre, ou se résigner à mourir.

Ce fut avec une fierté courageuse que la comtesse de Marsan envisagea l’abîme où elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre à témoin de sa faute et de ce qu’elle allait lui coûter. Gilbert comprit ce regard mélancolique ; il mesura la grandeur de sa tâche à la noblesse du cœur de son amie, il sentit qu’il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre l’existence ou de la dégrader à jamais. Cette pensée lui inspira moins d’orgueil que de joie ; il se jura de se consacrer à elle, et remercia Dieu de l’amour qu’il éprouvait.

La nécessité du mensonge désolait pourtant la jeune femme ; elle n’en parla plus à son amant, et garda cette peine secrète ; du reste, l’idée de résister plus ou moins longtemps, du moment qu’elle ne pouvait résister toujours, ne lui vint pas à l’esprit. Elle compta, pour ainsi dire, ses chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie pour enjeu. Au moment où Gilbert revint, elle se trouvait forcée de passer