Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes I.djvu/90

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dienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit à l’idée de voir madame Delaunay les bras nus ; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs de madame de Parnes, et à l’aiguille à tricoter que madame Delaunay plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha à retracer sur le papier la double image qui l’occupait. À force d’effacer et de tâtonner, il arriva à l’une de ces ressemblances lointaines dont la fantaisie se contente quelquefois plutôt que d’un portrait trop vrai. Dès qu’il eut obtenu cette esquisse, il s’arrêta ; à laquelle des deux ressemblait-elle davantage ? Il ne pouvait lui-même en décider ; ce fut tantôt à l’une et tantôt à l’autre, selon le caprice de sa rêverie. — Que de mystères dans le destin ! se disait-il ; qui sait, malgré les apparences, laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse ? Est-ce la plus riche ou la plus belle ? Est-ce celle qui sera la plus aimée ? Non, c’est celle qui aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s’éveillaient l’une à la place de l’autre ? Valentin se souvint du dormeur éveillé, et sans s’apercevoir qu’il rêvait lui-même en plein jour, il fit mille châteaux en Espagne, il se promit d’aller, dès le lendemain, faire ses deux visites, et d’emporter son esquisse pour en voir les défauts ; en même temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli à la robe ; les yeux étaient plus grands, le contour plus délicat. Il pensa de nouveau au pied, puis à la main, puis aux bras blancs ; il pensa encore à mille autres choses ; enfin il devint amoureux.