Page:Musset - Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Nouvelles et Contes II.djvu/324

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ne l’est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant, qui nous entraîne vers la destinée : on se sent aveugle, et on veut l’être ; on ne sait où l’on va, et l’on marche. Le charme est dans cette insouciance et dans cette ignorance même ; c’est le plaisir de l’artiste qui rêve, de l’amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa maîtresse ; c’est aussi l’instinct du soldat ; c’est surtout celui du joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni d’élégance, ni de cette façon d’être qui fait qu’un laquais, vous rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge, d’arriver jusqu’à la grille du château, si l’on peut appeler ainsi cette bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d’ennuis. Malheureusement, la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d’une simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans l’avenue intérieure, comme quelqu’un qui n’attend personne.

— Le roi est ici ! se dit le chevalier, ou la marquise n’y est pas. Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent, les maîtres sont enfermés ou sortis.

Que faire ? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et de courage, autant il éprouvait tout à